Godin : plus de 50 ans d’innovation en lutherie et de rayonnement international

La nouvelle guitare microtonale à double manche d’Angine de Poitrine a attiré tous les regards au cours des dernières semaines. Derrière cet instrument aussi spectaculaire que techniquement complexe se trouve pourtant une entreprise bien connue des musiciens du monde entier, mais dont les Québécois sous-estiment peut-être encore l’ampleur : Guitares Godin.

La collaboration avait quelque chose de parfaitement naturel. D’un côté, un duo québécois propulsé sur la scène internationale grâce à une musique expérimentale qui repose largement sur l’emploi d’une guitare-basse à double manche et sur l’exploration de la microtonalité. De l’autre, un fabricant québécois qui s’est précisément taillé une place parmi les grands noms de la lutherie en refusant de simplement reproduire les modèles américains classiques.

Godin est depuis longtemps reconnu pour ses instruments hybrides, ses systèmes d’amplification sophistiqués et ses guitares électroacoustiques conçues pour répondre aux besoins particuliers des musiciens de scène. La commande d’Angine de Poitrine représentait donc moins une rupture qu’un nouveau chapitre dans une histoire d’innovation commencée il y a plus d’un demi-siècle.

Une entreprise née à La Patrie

L’histoire de Godin commence en 1972, lorsque Robert Godin se lance dans la fabrication de guitares au Québec. Avant de devenir industriel, il avait acquis une réputation auprès des musiciens en modifiant leurs instruments, en expérimentant avec les cordes, l’intonation et différentes composantes afin d’obtenir les sonorités qu’ils recherchaient.

Selon un portrait publié par Premier Guitar, Robert Godin a ensuite repris une petite usine qui fabriquait notamment les guitares Norman. Son ambition était de proposer des instruments de qualité professionnelle conçus autour des besoins réels des musiciens, sans se contenter d’imiter Fender, Gibson ou Martin.

De cette entreprise familiale est né l’un des plus importants fabricants de guitares en Amérique du Nord. Le groupe rassemble aujourd’hui plusieurs marques québécoises : Godin, Seagull, Norman, Art & Lutherie ainsi que Simon & Patrick. Les manches et les corps sont fabriqués à La Patrie, en Estrie, avant l’assemblage dans les ateliers de Richmond ou de Princeville, précise l’entreprise.

Cette organisation permet à Godin de couvrir un éventail considérable : guitares acoustiques accessibles, instruments classiques, électriques à corps plein, basses, guitares de jazz à caisse creuse et modèles électroacoustiques haut de gamme.

La Multiac, une innovation devenue emblématique

La série Multiac demeure probablement la meilleure illustration du savoir-faire de Godin. Ces guitares combinent l’ergonomie et la résistance à la rétroaction d’un instrument électrique avec le toucher et la sonorité d’une guitare acoustique ou classique. Certains modèles intègrent également des sorties permettant de commander des synthétiseurs ou des systèmes de modélisation sonore.

Cette solution a trouvé une clientèle internationale parmi les guitaristes qui voulaient jouer sur des cordes de nylon à fort volume sans subir les problèmes de résonance d’une guitare classique munie d’un microphone traditionnel. Godin a ainsi occupé un créneau que les géants américains avaient largement négligé.

L’entreprise a appliqué la même philosophie à ses guitares de jazz Montréal et 5th Avenue, à ses électriques Session, Stadium et Radium, ainsi qu’à des instruments plus spécialisés. Plutôt que de vivre uniquement de son héritage, Godin continue de modifier ses formes, son électronique et ses techniques de fabrication.

Des scènes de Metallica, Genesis et Billy Idol

Le rayonnement international de Godin se mesure aussi aux musiciens qui ont adopté ses instruments. Dans une entrevue accordée à Music Inc., Simon Godin citait notamment John McLaughlin, Leonard Cohen, Roger Waters, Al Di Meola, James Blunt, Lionel Loueke, Gino Vannelli et Alex Skolnick parmi les artistes avec lesquels l’entreprise avait travaillé.

Les associations avec certains groupes mondialement célèbres passent plus précisément par leurs musiciens. Robert Trujillo, bassiste de Metallica, figure parmi les artistes liés à Godin. Daryl Stuermer, guitariste de tournée de Genesis et proche collaborateur de Phil Collins, a également joué les instruments de la marque. Dans l’univers de Billy Idol, c’est son guitariste et partenaire musical Steve Stevens qui a travaillé avec Godin.

S’ajoutent à cette liste des artistes aussi différents que Bruce Cockburn, Tom Cochrane, Jesse Cook, Rik Emmett, Bill Frisell, Michel Cusson et les Gipsy Kings. Le regretté guitariste français Sylvain Luc était lui aussi étroitement associé aux Multiac de Godin.

L’entreprise a par ailleurs développé des modèles liés à Alex Lifeson, le guitariste de Rush, notamment les guitares Lerxst Limelight et Grace. Ces modèles signature témoignent d’une reconnaissance qui dépasse largement le marché québécois : des musiciens capables de choisir parmi pratiquement tous les fabricants du monde se tournent vers des instruments conçus et fabriqués ici.

Une guitare entièrement conçue au Québec

La guitare utilisée par Khn de Poitrine réunit un manche de guitare à six cordes et un manche de basse à quatre cordes. Les deux comportent des frettes supplémentaires permettant de diviser l’octave en 24 quarts de ton plutôt que selon les 12 demi-tons habituels de la musique occidentale.

Selon la présentation détaillée publiée par Guitares Godin, rien dans l’instrument ne provient directement d’un modèle déjà offert au catalogue. Le corps, les deux manches, l’électronique indépendante pour la guitare et la basse, l’accastillage et même l’étui rigide ont été développés spécialement pour le projet.

Le défi était considérable. D’après Simon Godin, interrogé par le Journal de Montréal, l’entreprise a interrompu une partie de sa production afin de mobiliser une quarantaine de personnes autour des deux instruments commandés par le groupe. Du premier croquis, réalisé le 20 avril, à l’achèvement du projet le 28 mai, seulement 38 jours se sont écoulés.

Le corps en tilleul a été évidé afin de réduire le poids, tandis que les deux manches ont été rapprochés pour améliorer l’ergonomie. Des renforts en fibre de carbone assurent leur stabilité, des repères phosphorescents permettent à Khn de s’orienter sur scène et les sorties de la guitare et de la basse ont été déplacées pour faciliter leur branchement dans deux systèmes d’amplification distincts.

Le résultat, dont la valeur est estimée à environ 10 000 dollars, tient à la fois de l’instrument de scène, du prototype expérimental et de la pièce de lutherie québécoise.

Godin explorait déjà les sonorités de l’oud

Cette incursion dans la microtonalité ne surgit pas de nulle part. Contrairement à ce qu’a d’abord rapporté Guitar World, il ne s’agit pas véritablement de la première expérience de Godin dans ce domaine, même si c’est bien sa première guitare microtonale à double manche munie de frettes en quarts de ton.

Au tournant des années 2000, l’entreprise avait notamment conçu la A11 Glissentar, un instrument électroacoustique sans frettes comptant 11 cordes de nylon. À mi-chemin entre la guitare et l’oud moyen-oriental, la Glissentar permettait de produire les intervalles et les glissements impossibles à obtenir sur une guitare occidentale conventionnelle.

Godin a ensuite poussé plus directement le concept avec sa MultiOud Encore, un oud électroacoustique sans frettes, également doté de 11 cordes, pensé pour offrir les possibilités expressives de l’instrument oriental tout en facilitant son amplification sur scène.

Godin n’avait donc pas exactement produit une simple « guitare fretless imitant l’oud » : l’entreprise avait développé d’abord un véritable hybride, la Glissentar, puis sa propre interprétation électroacoustique de l’oud. Dans les deux cas, le principe était déjà celui qui anime aujourd’hui Angine de Poitrine : libérer le musicien des intervalles fixes imposés par les frettes occidentales.

Un fleuron qui fait voyager le savoir-faire québécois

La guitare d’Angine de Poitrine résume finalement ce que Godin représente de mieux. Elle unit deux réussites québécoises dont le succès international repose sur la singularité plutôt que sur l’imitation.

Angine de Poitrine n’avait pas besoin d’une guitare ordinaire portant simplement son nom. Le duo avait besoin d’un fabricant capable de repenser entièrement le poids, l’équilibre, l’électronique et le frettage d’un instrument sans véritable équivalent commercial. Godin disposait à la fois de l’expérience industrielle nécessaire pour livrer rapidement le projet et de la souplesse créative d’un atelier de lutherie.

Chaque fois qu’une Godin apparaît entre les mains d’un musicien international, ce n’est donc pas seulement une guitare qui monte sur scène. C’est une démonstration du savoir-faire québécois : du bois travaillé en Estrie, une conception réalisée ici et une tradition familiale devenue une référence mondiale.

Avec Angine de Poitrine, deux formes d’excentricité créatrice québécoise se rencontrent. L’une réinvente la musique rock; l’autre construit depuis plus de 50 ans les instruments permettant précisément aux musiciens de sortir des sentiers battus.

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