Grammys: grand-messe d’un star-system en déclin

La 68ème cérémonie des Grammys s’est tenue le 1er février 2026 au Crypto.com Arena à Los Angeles afin d’honorer les meilleurs artistes et techniciens de l’industrie américaine du disque. Similairement aux autres galas de remises de trophées, les Grammys sont devenus le théâtre d’une élite artistique repliée sur elle-même de plus en plus déconnectée de la population. En plus de célébrer le succès commercial des créations musicales qui ont marqué la dernière année, la soirée sert aussi de profession de foi aux valeurs et à la bien-pensance du milieu.

Sur le tapis rouge, la chanteuse et défenseuse du mouvement LGBTQIA+ Chappel Roan s’est présentée avec une robe qui laissait sa poitrine entièrement à découvert, la pièce avant ne tenant que par deux anneaux de piercing aux mamelons. Cette tenue est un exemple de ce qui est considéré acceptable au sein de l’élite artistique. Cette robe a peut-être vaguement fait  scandale, mais elle n’a pas été critiquée uniformément d’un point de vue moral. Le milieu cautionne ce type d’excentricité. L’audace de Chappel Roan ne la rendra pas infréquentable.

Par contre, considérons ceci: dès les toutes premières minutes de la télédiffusion, le maître de cérémonie Trevor Noah a promulgué l’excommunication de la rappeuse Nicki Minaj. Elle s’est rendue indigne de côtoyer l’élite artistique en affirmant son soutien à Donald Trump. Le 21 décembre 2025, Minaj avait causé toute une surprise en montant sur scène avec Erika Kirk lors du rassemblement AmericaFest de Turning Point USA (l’organisation fondée par le militant conservateur Charlie Kirk, assassiné en septembre 2025).

« Nicki Minaj n’est pas ici, … elle est encore à la Maison Blanche avec Donald Trump en train de discuter d’enjeux très sérieux », a ironisé Trevor Noah, suscitant une des plus vives réactions de rires et d’applaudissements de la soirée.

Comme dans un culte, lorsque le maître de cérémonie réaffirme qu’il n’y a pas de place pour ceux qui transgressent l’idéologie. Les déclarations politiques audacieuses sont bienvenues, à condition d’épouser la bien-pensance progressiste ambiante. Dans le contexte étatsunien, ça veut dire qu’il ne faut pas désavouer l’establishment Démocrate.

Le macaron « ICE out » était d’ailleurs arboré par plusieurs des participants dont Justin Bieber et son épouse Hailey, Billie Eilish et son frère Finneas, Kehlani, Justin Vernon (chanteur du groupe indie-folk Bon Iver) ainsi que la canadienne Joni Mitchell. La défense des migrants illégaux est le nouveau combat de l’élite artistique. Comme quoi, le curseur ne cesse de se déplacer à gauche.

Le rappeur et chanteur portoricain Bad Bunny ne portait pas le macaron, mais a déclaré « ICE out » en acceptant un prix – comme si c’était un mantra pour signifier son adhésion au camp du bien. À son honneur, il a incité l’assistance à ne pas verser dans la haine de leurs adversaires.

La chanteuse britannique Olivia Dean est venue signifier à l’assistance qu’elle est elle-même la fille d’immigrants – une affirmation qui, dans le contexte actuel, pourra être perçue comme l’amalgame des citoyens issus de l’immigration avec les individus qui se trouvent en situation irrégulière.

La chanteuse R&B Kehlani a également aussi lancé un « Fuck ICE » en acceptant son trophée. Plus tard, interviewée par les journalistes, elle a dit que la communauté artistique mène et aide les révolutions, ce qui constitue à la fois une opportunité et une responsabilité.

En acceptant le prix pour la chanson de l’année, la chanteuse Billie Eilish y est allée d’une affirmation radicale: « No one is illegal on stolen land » [personne n’est illegal sur un territoire volé], avant d’affirmer  qu’il faut continuer à se battre et à manifester, terminant sa brève allocution en lançant elle aussi un « Fuck ICE », qui a généré une vague d’acclamations frénétiques dans l’assistance.

Plutôt que de calmer le jeu, il y a dans les propos de Billie Eilish et de Kehlani un appel militant qui encourage le mouvement de révolte, alors que  les morts des activistes anti-ICE, Renee Nicole Good et Alex Pretti, tués par des agents fédéraux, ont exacerbé les tensions. Il y a une irresponsabilité à encourager la continuité des actions directes anti-ICE compte tenu du risque de dérapage, voire de son inévitabilité. D’autant plus que l’appel est lancé du haut de leurs tours d’ivoire.

Le paradoxe est criant. Un très grand nombre de ces vedettes d’Hollywood vivent dans des propriétés ou des quartiers entourés de hauts murs, avec portails, haies épaisses, caméras de surveillance, systèmes de sécurité privés et souvent avec présence de gardien 24/7. Parfois, il s’agit de véritables communautés fermées comme on en retrouve dans la région de Los Angeles, à Beverly Hills, dans Hollywood Hills ou à Bel Air Crest. S’opposeraient-ils aussi fermement à ce que leurs agents de sécurité expulsent des personnes venues s’établir sur leurs terrains?

Avec chaque nouvelle édition, les Grammy Awards peinent à retenir un public lassé des leçons de morale et des discours militants d’une élite artistique qui apparait de plus en plus déconnectée. Ce n’est pas avec cette 68ème édition qu’ils inverseront la tendance.

Facebook
Twitter
LinkedIn
Reddit
Email

Les nouvelles à ne pas manquer cette semaine