Ben Wedeman, journaliste et analyste international pour CNN, rappelle dans son analyse que Dick Cheney, décédé à l’âge de 84 ans, fut sans conteste l’un des vice-présidents les plus puissants et les plus controversés de l’histoire américaine. Ancien secrétaire à la Défense sous George H. W. Bush pendant la guerre du Golfe, puis vice-président sous George W. Bush, Cheney a été un acteur central des invasions de l’Afghanistan et de l’Irak, ainsi que de la mise en place de la doctrine du « war on terror », la « guerre contre le terrorisme ».
Wedeman écrit que Cheney a été « le chef des opérations » de la présidence Bush fils — une sorte de directeur général de la Maison-Blanche. Il fut aussi l’un des plus fervents partisans du changement de régime à Bagdad, convaincu que Saddam Hussein possédait des armes de destruction massive. En août 2002, lors d’un discours à la convention annuelle des Veterans of Foreign Wars, Cheney déclarait : « Il ne fait aucun doute que Saddam Hussein possède des armes de destruction massive. »
Mais, comme le rappelle Wedeman, cette affirmation s’est révélée fausse. L’Irak ne possédait aucune arme du genre. Ces « WMD » mythiques furent pourtant le prétexte d’une invasion qui allait bouleverser durablement le Moyen-Orient.
L’opération militaire, rapide et décisive, permit aux troupes américaines et alliées d’atteindre Bagdad en vingt jours seulement. Cependant, ajoute Wedeman, « l’occupation fut une catastrophe ». Dès la chute du régime en avril 2003, les premières insurrections éclatèrent à Falloujah et Ramadi. Les forces d’occupation perdirent rapidement le contrôle de vastes zones du pays, incapables de comprendre les dynamiques sociales et religieuses complexes de la société irakienne.
Un commerçant bagdadi, Abu Kazim, confiait à Wedeman : « Saddam connaissait ses ennemis et les tuait. Les Américains, eux, ne savent pas qui est qui. Ils nous ont tous mis en danger. »
C’est également à cette période qu’éclata le scandale d’Abu Ghraib : des photos montrant des prisonniers irakiens humiliés, nus, soumis à des violences physiques et psychologiques, firent le tour du monde. Wedeman rapporte le témoignage de Haydar Sabbar Ali, détenu numéro 13077 : « Si tu parlais, ils te frappaient fort dans les reins, la poitrine ou la gorge. »
Alors même qu’il condamnait les soldats impliqués dans ces abus, Dick Cheney défendait publiquement la pratique du waterboarding, une simulation de noyade qualifiée de torture par de nombreux experts du renseignement.
Aujourd’hui, observe Wedeman, l’Irak n’est plus en guerre ouverte, mais reste profondément miné par la corruption et les séquelles de ces années de chaos. L’État islamique (Daech), né du vide laissé par l’occupation américaine, n’a été vaincu qu’après des années de combats. Ironie du sort, l’Iran — ennemi juré de Saddam Hussein — exerce désormais une influence considérable sur Bagdad, conséquence directe de l’invasion américaine.
Au-delà du coût humain et moral, le journaliste souligne l’impact économique colossal de ces guerres. Selon le Costs of War Project de l’Université Brown, les conflits postérieurs au 11 septembre 2001 ont coûté 8 000 milliards de dollars aux États-Unis. Le pays porte aujourd’hui une dette publique dépassant les 38 000 milliards, conséquence partielle de ces aventures militaires.
Wedeman conclut que Dick Cheney n’est pas seul responsable des tragédies qui ont suivi, mais qu’il incarne une lignée d’hommes d’État américains ayant joué dangereusement avec le destin du Moyen-Orient. Leur héritage : un monde plus instable, un pays affaibli et une boîte de Pandore que, plus de vingt ans après, nul n’est encore parvenu à refermer.



