Alors que l’échéance du 1er août approche à grands pas, le Canada fait face à l’une des plus grandes incertitudes commerciales depuis la renégociation de l’ALÉNA. Le président américain Donald Trump, dans sa logique de reterritorialisation industrielle, impose une nouvelle série de surtaxes douanières aux pays partenaires, menaçant de frapper le Canada d’un tarif global de 35 % sur ses exportations en l’absence d’entente. Le gouvernement canadien, désormais dirigé par Mark Carney, est plongé dans des négociations de dernière minute, qualifiées d’« intenses » et de « complexes » par le premier ministre lui-même. Pendant ce temps, d’anciens dirigeants conservateurs comme Stephen Harper appellent à un changement structurel de cap : réduire notre dépendance au marché américain, repenser notre stratégie économique et renforcer notre souveraineté commerciale.
Un électrochoc géopolitique : le retour des tarifs comme levier de pouvoir
L’article de Mia Holowaychuk pour CJME (28 juillet 2025) rapporte les propos sans équivoque de Stephen Harper, prononcés lors de la conférence législative du Midwest à Saskatoon : les tarifs de Trump doivent servir de « wake-up call » pour le Canada. L’ancien premier ministre juge absurde la dépendance excessive du Canada au marché américain, qualifiant l’usage des barrières tarifaires pour relocaliser l’industrie d’« échec économique avéré ». Il appelle à une diversification rapide, mettant en avant les ressources stratégiques que détient le Canada — énergie, potasse, uranium, minéraux critiques — dont les États-Unis resteront dépendants. Harper souligne que la Saskatchewan, dont seulement 55 % des exportations vont vers les États-Unis, est un modèle de diversification à suivre, contrairement à d’autres provinces, nettement plus exposées.
Carney dans la tourmente : négocier sans capituler
Pendant que Harper livre un diagnostic de long terme, Mark Carney affronte l’urgence. Selon Mathias Marchal pour Radio-Canada (28 juillet 2025), le premier ministre admet que les négociations avec l’administration Trump sont ardues, que des droits de douane seront probablement imposés même en cas d’accord, et qu’une nouvelle logique commerciale s’est installée : « Ce n’est plus une approche d’intégration, c’est une approche tarifaire ciblée ». Malgré son ton mesuré, Carney reste ferme sur certaines lignes rouges : la protection de la culture, de la langue française, et du système de gestion de l’offre.
Pourtant, comme le souligne Jeremy Ghio, ex-stratège libéral cité dans le même article, même les pays ayant signé un accord avec Trump — Royaume-Uni, Japon, Vietnam, Indonésie — n’ont pu éviter certaines surtaxes. La logique du « deal ou tarif » semble désormais incontournable. Geneviève Dufour, professeure à l’Université d’Ottawa, déplore cette nouvelle norme : « C’est terrible pour le système commercial bâti après 1945 ». Elle critique vertement l’accord signé entre Trump et Ursula von der Leyen, présidente de la Commission européenne, qui prévoit des taxes de 15 % sur les exportations européennes, en échange d’investissements massifs en sol américain. Un précédent que l’Europe tente de justifier comme « le moindre mal », mais qui pourrait s’avérer un dangereux abandon de souveraineté à moyen terme, selon Le Devoir (29 juillet 2025).
Une classe politique ébranlée, un Québec toujours vulnérable
Depuis la trêve tarifaire de ce printemps, beaucoup de choses ont bougé sur la scène fédérale — mais pas toujours dans le bon sens. Certes, Mark Carney a rompu avec l’immobilisme technocratique de Justin Trudeau en amorçant un discours tourné vers les grands projets : énergie, minéraux critiques, relance industrielle. Ce virage rhétorique, que j’analysais dès avril dernier, laissait entrevoir une volonté de renouer avec une certaine idée de souveraineté économique. Mais il faut bien constater que ce changement de ton reste fragile, souvent noyé dans des formules creuses ou des objectifs contradictoires.
Le gouvernement libéral s’est montré capable de hausser le ton sur la scène internationale, mais continue de naviguer sans cap précis entre impératifs climatiques, dogmes financiers et nécessité de protéger notre tissu industriel. On sent une volonté de relancer — mais sans rompre avec les tabous qui nous ont menés à cette impasse : rejet du gaz, diabolisation des hydrocarbures, dépendance aux normes ESG internationales. À ce jour, rien n’indique que ce nouveau ton s’est traduit en actions concrètes à la hauteur de l’enjeu.
Le Québec, lui, demeure dans une posture délicate. Son exposition aux décisions d’Ottawa et sa dépendance énergétique structurelle n’ont pas changé. Comme je l’écrivais en novembre 2024, notre consommation repose toujours à 55 % sur des hydrocarbures importés, dont près de la moitié en provenance des États-Unis. Et cette proportion augmente. Si le Canada décidait de riposter aux surtaxes américaines par des contre-mesures douanières, le Québec pourrait en subir de plein fouet les effets : flambée du prix du carburant, choc sur le transport, pression sur l’inflation. Nous n’avons toujours pas de solution de repli.
Le gouvernement Legault, pourtant théoriquement favorable à une autonomie énergétique, n’a pas encore levé le moratoire sur l’exploration gazière, ni rouvert la porte à un véritable redémarrage industriel fondé sur l’exploitation responsable de nos ressources. L’épisode du port méthanier demeure un tabou, tout comme la question des raffineries. On parle d’« énergies vertes », mais on évite encore de nommer les leviers concrets qui pourraient renforcer notre souveraineté.
Une stratégie conservatrice toujours pertinente, mais partiellement reprise
Dans ce contexte, la stratégie défendue de longue date par les conservateurs — diversification des marchés, autonomie énergétique, baisse du fardeau fiscal et retour au bon sens économique — paraît plus que jamais d’actualité. Ce sont ces mêmes principes que Stephen Harper a rappelés cette semaine à Saskatoon : le Canada doit réduire sa dépendance au marché américain, exploiter stratégiquement ses ressources, et retrouver des leviers concrets pour défendre ses intérêts à la table des négociations.
Il est vrai que Mark Carney semble avoir repris certains éléments de ce programme, du moins dans son discours. On parle désormais d’exportations stratégiques, d’approvisionnement critique, d’industrialisation verte. Mais ce virage reste timide, et parfois suspect de calcul politique : un libéral qui gouverne avec un vernis conservateur, sans remettre en question les fondements idéologiques qui ont fragilisé notre économie.
Pierre Poilievre, de son côté, maintient une ligne claire : redonner au Canada les moyens de sa prospérité en libérant le potentiel énergétique du pays, en rejetant les carcans bureaucratiques et en réaffirmant une vision de la croissance qui repose sur la production réelle, et non sur des incitatifs financiers idéologiquement biaisés.
Alors que les négociations avec Trump atteignent leur point de rupture, cette clarté stratégique contraste avec l’ambiguïté persistante du gouvernement Carney. La lucidité de Harper, la constance de Poilievre, et la résilience de provinces comme la Saskatchewan offrent une boussole que le Québec et le Canada dans son ensemble feraient bien de suivre.
Et maintenant?
La date du 1er août 2025 pourrait entrer dans l’histoire comme le début d’une nouvelle ère commerciale, marquée par la fin du libre-échange multilatéral tel qu’on l’a connu. Si le Canada échoue à conclure une entente avec Washington, les conséquences économiques seront majeures, en particulier pour les provinces les plus exposées comme le Québec.
Mais cette crise pourrait aussi devenir un moment de vérité. Comme le rappelait Harper à Saskatoon, « nous ne pouvons plus être à la merci d’un seul marché ». Il est temps de traduire cette leçon en politique : diversification des débouchés, reconquête de notre autonomie énergétique, refondation de notre politique commerciale sur la base de nos forces stratégiques — non de notre dépendance.



