Guilbeault quitte le cabinet Carney : un divorce politique inévitable après l’accord avec l’Alberta

Il arrive parfois que la politique canadienne produise des ruptures instantanées, des gestes qui portent en eux tout le poids d’années d’ambiguïtés, de tensions internes et de compromis devenus intenables. La démission spectaculaire de Steven Guilbeault, annoncée jeudi en fin d’après-midi, appartient à cette catégorie. Elle survient quelques heures seulement après la signature d’un protocole d’entente historique entre Mark Carney et la première ministre albertaine Danielle Smith, ouvrant la voie à un nouvel oléoduc vers la côte pacifique et à une suspension majeure de plusieurs mesures environnementales fédérales.

Selon Radio-Canada et son reportage signé par la rédaction (RC, 27 novembre 2025), l’ancien ministre de l’Environnement et ministre actuel de l’Identité et de la Culture canadiennes a remis sa démission après une ultime discussion avec le premier ministre. TVA Nouvelles, sous la plume de Guillaume St-Pierre (TVA, 27 novembre 2025), parle d’un geste posé « avec une grande tristesse » mais porté par un désaccord désormais irréconciliable.

Un accord Carney–Smith qui fait exploser un équilibre déjà fragile

Les reportages de Radio-Canada et de TVA Nouvelles permettent de cerner l’élément déclencheur : la conclusion d’un protocole d’entente Ottawa-Alberta visant la construction d’un pipeline transportant pétrole et gaz vers l’Asie. Ce projet, qui serait désigné comme « projet d’intérêt national » par Ottawa, bénéficierait d’un régime accéléré, exempté d’une partie des lois environnementales.

Radio-Canada rapporte que l’entente engage Ottawa à suspendre immédiatement le Règlement sur l’électricité propre (REP) en Alberta, à renoncer au plafonnement des émissions du secteur pétrolier et à retravailler la tarification carbone avec Edmonton. TVA Nouvelles souligne par ailleurs qu’elle pourrait mener à la levée du moratoire sur les pétroliers naviguant sur la côte nord de la Colombie-Britannique.

Pour Carney, ce compromis est présenté comme un geste d’unité nationale visant à répondre aux frustrations chroniques de l’Ouest et à stimuler l’investissement privé. Pour Guilbeault, c’est l’abandon de trop.

Guilbeault : des concessions répétées, un dernier recul inacceptable

Selon Radio-Canada, Steven Guilbeault croyait encore mercredi soir pouvoir avaler cette pilule : ses propositions d’ajustements au protocole avaient alors été acceptées. Sa réflexion s’est cependant prolongée jusqu’au matin, laissant mûrir une décision devenue inévitable. L’ancien militant de Greenpeace, devenu la voix écologique la plus visible du gouvernement Trudeau, vivait déjà difficilement ses nouveaux compromis sous Carney.

Les signaux étaient là. Radio-Canada rappelle que Mark Carney avait retiré à Guilbeault le ministère de l’Environnement dès son arrivée, après avoir suspendu la taxe carbone sur les carburants — mesure-phare à laquelle Guilbeault était intimement associé. L’ancien ministre lui-même, dans une entrevue citée par Radio-Canada, avait laissé entendre que son départ de l’Environnement avait servi à « enlever l’argument Steven à Poilievre ».

TVA Nouvelles mentionne aussi qu’il était devenu le lieutenant québécois du gouvernement, un rôle politique mais éloigné de ses priorités écologiques. Il assistait depuis des mois à une succession de reculs environnementaux : fin de la taxe carbone pour les ménages, report de la réglementation sur les véhicules électriques, hésitations sur les cibles de réduction de GES, etc.

La COP30 avait également ajouté un malaise : Guilbeault y avait déclaré que le Canada risque de rater ses cibles de réduction d’émissions pour 2030 et 2035, alors que Carney réaffirmait solennellement l’engagement du pays à l’Accord de Paris.

L’accord avec l’Alberta a été le point de rupture.

« Une grande tristesse », mais un choix assumé

Dans la déclaration obtenue et rapportée par TVA Nouvelles, Guilbeault dit comprendre la volonté de Carney de préserver l’unité nationale, mais affirme ne pas pouvoir cautionner l’abandon du plafond des émissions, l’assouplissement majeur des règles et le feu vert à un nouveau pipeline vers l’Asie.

« Je reste de ceux pour qui les enjeux environnementaux doivent demeurer à l’avant-scène », écrit-il. Son départ ne signifie toutefois pas un retrait de la vie politique : Radio-Canada confirme qu’il demeure député libéral de Laurier–Sainte-Marie.

Un choc politique qui expose les fractures du Parti libéral

Au-delà du geste individuel, c’est l’état du Parti libéral qui se trouve brutalement exposé. Le caucus est désormais partagé entre un premier ministre pragmatique et gestionnaire, cherchant à renouer avec l’Ouest et à reconstruire une économie fracturée, et une aile environnementale qui voit dans ces décisions une trahison de l’héritage Trudeau.

La démission de Guilbeault, symbole du virage climatique des années 2015-2023, actera peut-être la fin de cette ère. Et elle place Mark Carney devant sa première crise interne réelle depuis son arrivée au pouvoir : un départ spectaculaire, médiatisé, idéologiquement chargé, susceptible de réactiver l’aile progressiste du parti et d’alimenter les attaques du NPD et des Verts.

C’est aussi un moment politique redoutable : celui où le gouvernement Carney assume pleinement un repositionnement énergétique — pipeline, hydrocarbures, capture du carbone — qui marque un virage stratégique majeur du Canada.

Un séisme politique immédiatement ressenti à Ottawa

Les informations rapportées par Radio-Canada et TVA Nouvelles dessinent le portrait d’un divorce idéologique devenu ingérable. Steven Guilbeault aura tenu huit mois dans le gouvernement Carney. Mais l’accord pétrolier avec Danielle Smith a mis fin à une cohabitation déjà fragile entre un premier ministre économique et un ministre idéologiquement associé à l’ère climatique Trudeau.

Il restera à observer l’impact sur le caucus libéral, sur la perception du Québec — qui perd son lieutenant — et sur la nouvelle architecture énergétique canadienne. Mais une chose est certaine : cette démission change la dynamique politique du pays, et elle ouvre une séquence où Mark Carney devra expliquer, plus clairement que jamais, ce qu’est réellement son virage énergétique.

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