Les révélations sur des discussions entre des militants indépendantistes albertains et des interlocuteurs américains ont déclenché une tempête politique au Canada anglais : on parle d’ingérence, de financement potentiel, et même de « trahison » dans la bouche du premier ministre de la Colombie-Britannique, David Eby.
C’est dans ce contexte que Steven Guilbeault a publié sur X une comparaison censée frapper l’imaginaire : « Imaginez une seconde si les séparatistes québécois allaient négocier avec la France… les gens dans le Canada anglais seraient outrés, et à raison. Ce n’est pas différent [des discussions des séparatistes albertains avec les américains] @Dave_Eby a raison!». (Imagine one second that the Qc separatist movement reached out to France… people in English Canada would be rightly outraged… This is no different, @Dave_Eby is right!)
On est en plein délire fédéral : Guilbeault demande au ROC d’« imaginer » une situation… qui existe déjà, depuis des générations, au grand jour. Mais au moins, les gens de l’Ouest ne sont pas dupe.
Christopher Oldcorn, dans Western Standard, répond exactement comme il faut : l’analogie est cousue de fil blanc, et elle s’effondre dès qu’on se souvient de ce qu’est le Québec dans le monde réel — un gouvernement qui entretient des liens suivis, officiels et documentés avec la France depuis les années 1960.
Oldcorn : Ottawa fabrique un scandale à partir d’une évidence
Le cœur du texte d’Oldcorn est simple : Guilbeault essaie de fabriquer une indignation en faisant semblant que « Québec + France » serait un tabou moral. Or, la relation Québec–France ne relève ni du fantasme ni d’une opération clandestine : elle a été structurée, institutionnalisée, et assumée publiquement pendant des décennies.
Oldcorn rappelle notamment — et c’est le point qui tue — que la France elle-même décrit ces liens comme « directs et spéciaux », et que le Québec possède une délégation officielle à Paris depuis 1961.
Autrement dit, Guilbeault n’a pas trouvé une comparaison « choc » : il a choisi un exemple qui neutralise son propre argument.
Le dossier albertain est sérieux, mais Ottawa préfère la ficelle émotive
Qu’on soit pour ou contre l’idée d’indépendance de l’Alberta, le dossier mérite une discussion solide. Les reportages évoquent des rencontres avec des responsables américains et des échanges autour d’une demande de « facilité de crédit » gigantesque — ce qui, politiquement, nourrit forcément le soupçon d’une recherche d’appui extérieur.
Le premier ministre Mark Carney a publiquement rappelé qu’il s’attend à ce que l’administration américaine respecte la souveraineté du Canada.
Même l’Alberta, par la voix de la première ministre Danielle Smith, a dû clarifier qu’elle ne soutenait pas la séparation, tout en reconnaissant une frustration réelle d’une partie de l’électorat.
Bref : il y a de la matière, des tensions, des faits à établir.
Mais c’est précisément ce que le tweet de Guilbeault contourne. Au lieu de rester collé au dossier albertain (qui a rencontré qui? qu’est-ce qui a été demandé? dans quel cadre?), Ottawa injecte un Québec imaginaire dans l’équation, comme si ça allait magiquement transformer un problème délicat en réflexe pavlovien pour le Canada anglais.
Ce que la réponse d’Oldcorn révèle sur l’Ouest
La riposte d’Oldcorn est intéressante parce qu’elle montre quelque chose de très concret : le public et les commentateurs de l’Ouest ne se laissent pas automatiquement dicter le cadre narratif d’Ottawa — surtout quand ce cadre exige d’oublier des faits connus.
Oldcorn ne défend pas le souverainisme québécois. Il ne fait pas du romantisme diplomatique. Il dit simplement : si un ministre veut dénoncer des démarches séparatistes, qu’il le fasse sans recourir à une comparaison truquée. Et il ajoute, au passage, que la politique étrangère n’est pas un monde de contes moraux : les États parlent à tout le monde, s’informent, prennent le pouls, évaluent.
Une petite phrase, un gros réflexe
En une ligne, Guilbeault a voulu transformer une affaire albertine en sermon national — et il l’a fait en misant sur l’ignorance du ROC à propos du Québec réel. Oldcorn, depuis l’Ouest, lui répond en ramenant le débat à quelque chose de plus élémentaire : on ne bâtit pas une indignation nationale sur un « imagine » qui contredit l’histoire.
Et au fond, c’est peut-être ça, le point le plus instructif de l’épisode : quand Ottawa se met à « imaginer » le Québec pour parler à l’Ouest, l’Ouest commence à répondre qu’il voit très bien le truc.



