Hommage à Guy Rocher : le sociologue qui a changé le Québec

À l’âge de 101 ans s’est éteint récemment Guy Rocher, l’un des derniers grands artisans de la Révolution tranquille. Il a tout vu : le Québec où la santé et l’instruction publique (on ne parlait pas encore d’éducation) étaient dirigées par le clergé, puis l’émergence d’une société de classe moyenne, avec ses nombreux défis mais aussi ses opportunités. Hommage à un géant du Québec moderne.

À l’époque où Guy Rocher s’est orienté vers la sociologie, ce domaine n’était pratiquement pas développé au Québec. On trouvait tout au plus un petit programme à l’Université Laval, sans véritable envergure. Il ira donc étudier en Europe et aux États-Unis, emportant avec lui l’image de sociétés résolument tournées vers la modernité. Il faut dire que le Québec accusait alors un important retard en éducation.

En effet, le taux de diplomation des Canadiens français était à l’époque inférieur à celui des Afro-Américains. En moyenne, dans une famille de dix enfants, un seul pouvait poursuivre des études, les autres étant contraints de travailler la terre ou d’aller à l’usine pour aider la famille. Guy Rocher sera approché par le gouvernement pour participer à la commission Parent, chargée de proposer la création d’un ministère de l’Éducation et de mettre en place des structures adaptées au boom démographique afin de permettre aux jeunes d’étudier plus longtemps.

Le collège classique formait jusque-là les élites canadiennes-françaises. Sa formation, centrée sur les lettres grecques et latines, la théologie, la rhétorique et l’arithmétique, offrait un contenu culturel riche. Mais ces collèges étaient élitistes et ne permettaient qu’à une minorité d’étudiants d’y accéder. D’où la création des polyvalentes et des cégeps, pour élargir l’accès au savoir.

À l’époque, la plupart des étudiants des collèges classiques devaient vivre en pension, loin de leur famille. En développant l’éducation au niveau local et régional, le nouveau ministère de l’Éducation – conseillé par Guy Rocher et bien d’autres – a permis à des générations de Québécois d’apprendre près de chez eux, tout en créant de nombreux emplois en région.

Une autre contribution majeure de Guy Rocher est survenue lors de l’adoption de la loi 101. Il conseilla alors son ancien confrère de collège, Camille Laurin, devenu ministre responsable de la langue française. La loi 101 fit grincer des dents, y compris René Lévesque, mais elle marqua une rupture : le début d’un nouveau cycle au Québec.

Cette loi a été étudiée, modifiée et adaptée dans plusieurs pays désireux de renforcer l’enseignement dans une langue minoritaire. Ce fut le cas, par exemple, en Catalogne, où le catalan et l’espagnol sont enseignés conjointement, ou encore en Chine, où la loi 101 a servi d’inspiration pour consolider le statut du mandarin comme langue officielle.

Vers la fin de sa vie, Guy Rocher continua de s’impliquer : pour la défense du français, l’indépendance et la laïcité. Il prononça des allocutions lors d’événements publics ou devant des commissions parlementaires, à un âge où bien peu de gens poursuivent encore une telle activité. On peut admirer la constance de ses engagements, demeurés stables tout au long de sa vie. Il aura fait du service public sa mission, sans jamais déroger à ses valeurs fondamentales.

N’oublions pas la contribution de Guy Rocher. Pour mieux connaître sa vie, la biographie en deux volumes de Pierre Anctil offre un excellent aperçu : ses études en Europe et aux États-Unis, le déroulement de la commission Parent, la création de la loi 101 (charte de la langue française), mais aussi des explications claires de plusieurs concepts sociologiques. Une lecture plus que jamais d’actualité.

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