Dans la ruée effrénée vers l’intelligence artificielle, un paradoxe s’impose à l’industrie technologique : les infrastructures numériques les plus stratégiques du XXIᵉ siècle — les centres de données — reposent encore en grande partie sur des sources d’énergie traditionnelles. Les mégaserveurs qui entraînent les grands modèles d’IA fonctionnent jour et nuit, exigeant des quantités d’électricité comparables à celles d’une ville moyenne. Cette tension entre innovation logicielle et inertie énergétique explique pourquoi les géants du numérique se tournent vers des solutions hybrides, parfois déroutantes, pour concilier croissance numérique et contraintes climatiques.
C’est précisément dans ce contexte que Google a conclu un accord inédit pour soutenir la construction d’une centrale électrique au gaz naturel en Illinois, mais dotée d’un système de captage et stockage du carbone (CCS) destiné à éliminer presque toutes ses émissions. L’ingénieur Ramesh Agarwal, professeur à la Washington University in St. Louis, explique dans un article publié le 2 décembre 2025 sur The Conversation comment fonctionne cette technologie souvent présentée comme une clé de voûte de la transition énergétique.
Comment fonctionne le captage et stockage du carbone?
Comme le rappelle Ramesh Agarwal dans The Conversation, le captage et stockage du carbone (CCS) consiste à capturer ce CO₂ à la cheminée, à le transporter puis à l’injecter sous terre, dans des formations géologiques capables de le retenir de manière permanente.
Le CO₂ est généralement manipulé sous forme supercritique — un état intermédiaire entre liquide et gaz — ce qui facilite son transport par pipeline. Une fois injecté à grande profondeur, il peut être piégé dans les pores des roches, dissous dans la saumure ou carrément minéralisé en roche solide. L’objectif est simple : empêcher ce carbone de rejoindre l’atmosphère.
Les différents types de réservoirs souterrains
Agarwal décrit quatre grandes catégories de formations géologiques utilisées pour le stockage :
- Réservoirs pétroliers et gaziers épuisés, déjà cartographiés et éprouvés, capables de retenir le CO₂ comme ils ont retenu les hydrocarbures pendant des millions d’années.
- Réservoirs en activité, où le CO₂ est utilisé pour pousser davantage de pétrole — un procédé appelé enhanced oil recovery, très répandu aux États-Unis mais souvent critiqué par les groupes environnementalistes.
- Roches basaltiques, riches en ions calcium et magnésium, particulièrement efficaces pour minéraliser le CO₂. L’Islande a ouvert la voie dans ce domaine.
- Aquifères salins profonds, vastes réservoirs de saumure situés dans des formations poreuses et perméables — et selon Agarwal, la solution la plus prometteuse pour le stockage industriel à grande échelle aux États-Unis.
C’est précisément cette dernière option que Google compte exploiter.
Google et le grès de Mount Simon : un projet inédit
Selon les informations rapportées par The Conversation, Google soutient la construction d’une centrale de 400 mégawatts, conçue par Broadwing Energy, qui captera environ 90 % de ses émissions et les injectera dans l’aquifère salin profond du Mount Simon sandstone, l’un des plus grands réservoirs géologiques du pays. Cette formation géologique gigantesque s’étend sous l’Illinois, l’Indiana, l’Ohio et le Kentucky.
Le grès du Mount Simon se distingue par un ensemble de caractéristiques géologiques qui en font un réservoir exceptionnel pour le stockage du carbone. Sa grande porosité lui permet d’absorber des volumes considérables de CO₂, tandis que sa profondeur — généralement au-delà de 800 mètres — maintient le dioxyde de carbone à l’état supercritique, une condition indispensable à son confinement stable. L’ensemble est surmonté d’une couche massive d’Eau Claire shale, un caprock de plus de 90 mètres d’épaisseur qui agit comme une barrière naturelle et étanche, empêchant la remontée du carbone vers les couches supérieures.
Les estimations de stockage varient de 27 à 109 gigatonnes, alors que les émissions totales américaines provenant des combustibles fossiles étaient d’environ 4,9 gigatonnes en 2024.
Google utilisera un puits d’injection existant, auparavant exploité par Archer Daniels Midland (ADM), qui y injecte du CO₂ industriel depuis 2012 dans le cadre d’un projet pilote. Toutefois, Agarwal rappelle que la technologie n’est pas sans risque : une fuite récente a contraint l’Environmental Protection Agency (EPA) à imposer de nouvelles mesures de surveillance. Bien que la fuite ne représentait aucune menace pour l’eau potable, elle souligne la nécessité d’un contrôle rigoureux.
Une technologie encore controversée, mais jugée nécessaire
Agarwal insiste dans son article que les centres de données vont croître à grande vitesse, poussant la demande énergétique à des sommets jamais vus. OpenAI estime même que les États-Unis devront ajouter 100 gigawatts de capacité par an — le double du rythme actuel. Dans ce contexte, de nombreux experts, dont ceux de l’Agence internationale de l’énergie, considèrent que le CCS est indispensable pour ralentir le réchauffement climatique, même si la technologie suscite encore des critiques.
En 2025, selon les données citées par Agarwal, 21 installations industrielles américaines utilisaient déjà le CCS, dont cinq dans des aquifères salins et la majorité en enhanced oil recovery. Huit nouvelles installations étaient en construction.
Mais le modèle de Google est particulier : ce n’est pas une installation industrielle classique, mais un accord d’achat d’électricité conçu pour rendre financièrement viable une centrale au gaz équipée de CCS — un signal que le secteur technologique prend désormais en charge une partie du coût de la transition.
Google, symbole d’un virage ou d’une fuite en avant?
L’accord de Google illustre un tournant fascinant : à défaut de pouvoir alimenter ses centres de données exclusivement avec des renouvelables — intermittents, imprévisibles, et insuffisants face à la demande explosive de l’IA — l’entreprise se tourne vers une solution énergétique fossile mais « décarbonée » grâce à la technologie.
Pour certains, cela révèle le pragmatisme d’une industrie qui reconnaît enfin la gravité de son empreinte énergétique. Pour d’autres, c’est une fuite en avant qui prolonge la dépendance au gaz naturel sous couvert d’innovation climatique. Le débat reste ouvert, mais une chose est certaine : la montée en puissance de l’IA oblige désormais les géants du numérique à repenser radicalement leur rapport à l’énergie — et le CCS, malgré ses limites, devient un outil central de cette nouvelle ère.
Selon l’analyse de Ramesh Agarwal dans The Conversation, le captage et stockage du carbone pourrait ainsi devenir un élément essentiel, quoique imparfait, d’une stratégie conciliant le boom énergétique de l’IA avec les impératifs climatiques.



