Selon une analyse publiée par Jamie Sarkonak dans le National Post, la crise qui secoue les banques alimentaires canadiennes dépasse largement l’enjeu de la hausse des besoins. Au moment même où les organismes affirment ne plus réussir à suivre la demande, un problème plus discret mais profondément corrosif mine la confiance du public: l’utilisation opportuniste de services censés être réservés aux plus vulnérables.
Partout au pays, les mêmes constats reviennent. Les demandes d’aide explosent, les dons diminuent et les responsables répètent qu’ils ne savent plus comment maintenir leurs programmes. Mais derrière ce tableau sombre s’ajoute une réalité plus dérangeante: des individus, souvent de nouveaux arrivants, se vantent ouvertement en ligne d’obtenir de grandes quantités de nourriture gratuite tout en affichant parallèlement des achats dispendieux ou un style de vie qui ne reflète en rien la détresse économique.
Certains exemples ont fait le tour des réseaux sociaux, mais ce ne sont que la pointe de l’iceberg. On trouve, disséminées sur YouTube et d’autres plateformes, des vidéos où l’on exhibe un butin de banque alimentaire suivi de contenus montrant l’achat de consoles de jeux ou autres biens coûteux. Ailleurs, dans un centre de la Nouvelle-Écosse, une visite filmée révèle une clientèle presque entièrement composée de nouveaux arrivants, dont certains encouragent même leurs compatriotes à immigrer au Canada pour profiter de ces avantages.
Pour les personnes nées ici, l’idée même de profiter d’un panier destiné aux gens en situation d’urgence heurte profondément la norme culturelle. Les banques alimentaires existent pour celles et ceux qui ont tout perdu: victimes de violence conjugale qui fuient, familles frappées par un incendie, travailleurs incapables d’occuper un emploi en raison d’un handicap sévère. Cette règle non écrite, longtemps assimilée par la population locale, n’est pas toujours perçue ni respectée par tous.
Mais l’enjeu ne concerne pas uniquement les comportements individuels. Les organismes eux-mêmes communiquent rarement sur leurs mécanismes de contrôle. Dans la majorité des discours publics, on présume que toute personne qui franchit leur porte est réellement dans le besoin. Résultat: le public ignore souvent s’il existe des critères d’admissibilité, des vérifications de revenus ou des mesures pour limiter les abus. Or cette opacité mine la confiance.
Les données publiées récemment illustrent l’ampleur du phénomène. Parmi les nouveaux arrivants installés depuis moins de dix ans, environ un tiers utilisent les banques alimentaires. En 2019, c’était 13 pour cent. Et un cinquième des utilisateurs occupent pourtant un emploi. Ces chiffres s’ajoutent à une réalité déjà difficile: rationnement dans certains organismes, files qui s’allongent et dons qui s’effondrent d’un océan à l’autre.
Ce qui manque cruellement, ce sont des garanties. Quels organismes exigent une preuve de revenus? Combien desservent les étudiants étrangers? Quelles mesures concrètes ont été prises pour empêcher que les paniers destinés aux plus vulnérables soient détournés? Tant que ces questions resteront sans réponse, plusieurs donateurs se demanderont si leur contribution ne sert pas, bien malgré eux, à alléger le budget loisir de personnes qui pourraient très bien se nourrir par leurs propres moyens.
La vérité, aussi inconfortable soit-elle, est que le système repose en grande partie sur un principe social fragile: la retenue, la honte même, qui empêche ceux qui n’en ont pas vraiment besoin de se servir. Lorsque cette barrière s’effondre, la générosité publique vacille. Et ce sont précisément celles et ceux pour qui ces ressources existent que l’on met en danger.



