Henry Mance, journaliste et rédacteur en chef des grands reportages du Financial Times, s’est penché sur une question qui intrigue de plus en plus les observateurs : pourquoi le mouvement végane, autrefois perçu comme une révolution alimentaire et environnementale, semble aujourd’hui marquer le pas. Dans son analyse, Mance explique que ce n’est ni la valeur nutritive ni l’impact positif sur la planète qui ont disparu, mais bien le contexte culturel, économique et social qui a changé.
Il rappelle d’abord des témoignages inspirants, comme celui d’une ancienne joueuse de football anglaise qui, après une blessure sérieuse à la cheville, avait adopté le véganisme et constaté une amélioration de ses performances. Mais ces récits sont désormais moins fréquents. Les recherches Google sur le terme « vegan » ont atteint leur sommet en 2020, avant de décliner. De même, les ventes de géants comme Beyond Meat et Impossible Foods reculent. Même des établissements emblématiques, comme le prestigieux Eleven Madison Park à New York, reviennent partiellement en arrière en réintroduisant la viande dans leurs menus.
Selon Henry Mance, un des premiers obstacles est culturel. Les végans tentaient de bouleverser des millénaires de traditions culinaires. Contrairement à la voiture électrique, qui pouvait offrir des sensations proches de l’originale, les saucisses à base de pois ou les steaks végétaux n’ont pas su convaincre sur la durée. Des tests à l’aveugle ont révélé une déception gustative persistante. Les consommateurs curieux ont testé, mais peu ont persévéré.
Un deuxième facteur réside dans l’émergence d’une autre tendance : la méfiance envers les aliments ultra-transformés. L’industrie de la viande a su exploiter cette vague, en présentant les substituts végans comme artificiels. Pourtant, comme le souligne le médecin et auteur Chris van Tulleken, souvent critique à l’égard des produits transformés, une alimentation végane « peut être très saine ». Mais cette nuance s’est perdue dans le discours public.
Mance note aussi l’effet de mode autour des régimes riches en protéines, popularisés par les influenceurs et adeptes de musculation. Même si la majorité des Occidentaux consomment déjà assez de protéines et que les sources végétales peuvent suffire, l’imaginaire collectif associe toujours protéines à viande, œufs et produits laitiers.
Le manque de soutien politique est un autre frein. Contrairement aux voitures électriques, les gouvernements n’ont pas subventionné massivement l’alimentation végétale. Au contraire, certaines réglementations, comme en Europe où le « lait d’avoine » doit être étiqueté « boisson d’avoine », ont nui à la visibilité du mouvement.
Enfin, Henry Mance insiste sur la dimension psychologique et sociale : la baisse de l’idéalisme. La pandémie, la guerre en Ukraine, la crise énergétique, le retour de Donald Trump et les drames internationaux comme Gaza ont plongé une partie des populations dans une forme de désillusion. Là où certains étaient prêts à faire des sacrifices pour un monde meilleur, beaucoup cherchent désormais des plaisirs immédiats : viande, fromage, voyages.
Pourtant, rappelle le journaliste, les fondements du véganisme restent solides : réduire les émissions de gaz à effet de serre et la souffrance animale. En Allemagne, où le soutien à l’action climatique demeure fort, les ventes de produits à base végétale continuent d’augmenter. Le mouvement pourrait retrouver de l’élan si les sociétés renouent avec un sentiment de possibilité et d’espoir collectif.
Henry Mance conclut que le véganisme n’était pas censé être une simple mode, mais un choix de société. Même affaibli, il conserve ses bases idéologiques et pourrait renaître, à condition que l’idéalisme revienne au centre des débats.



