Dans The Guardian, un article signé Justin McCurry révèle que Jakarta est désormais considérée comme la plus grande ville du monde. Le nouveau rapport World Urbanisation Prospects 2025, publié par la division de la population du Département des affaires économiques et sociales de l’ONU, introduit des changements méthodologiques majeurs qui bouleversent le classement mondial des villes. En harmonisant les critères servant à définir une zone urbaine, une mégapole ou un agglomérat métropolitain, le rapport corrige ce que plusieurs experts jugeaient depuis longtemps comme un biais favorable à Tokyo, souvent propulsée au premier rang grâce à une définition exceptionnellement large de son aire métropolitaine.
Selon ces nouveaux critères, Jakarta se hisse en tête avec une population estimée à 42 millions d’habitants. La capitale indonésienne, déjà connue pour sa densité extrême et ses défis environnementaux colossaux — inondations récurrentes, affaissement du sol, pollution atmosphérique — devient ainsi, selon l’ONU, le plus grand ensemble urbain de la planète. Derrière elle, Dhaka, capitale du Bangladesh, compte désormais environ 37 millions d’habitants, poursuivant sa progression fulgurante malgré une densité parmi les plus élevées du monde. Tokyo, avec 33 millions de personnes réparties sur quatre préfectures (Tokyo, Saitama, Chiba et Kanagawa), glisse au troisième rang pour la première fois depuis le début des années 1990.
Cette redistribution n’est pas seulement due à la croissance des villes du Sud. Elle s’explique surtout par une standardisation méthodologique jugée nécessaire. Patrick Gerland, responsable des estimations démographiques à l’ONU, explique que les anciens classements s’appuyaient sur les définitions très hétérogènes des gouvernements nationaux. Certaines administrations considéraient des zones rurales densément peuplées comme des villes; d’autres n’incluaient pas leurs immenses banlieues dans leurs calculs. Les nouvelles données s’appuient sur des critères géospatiaux comparables d’un pays à l’autre, permettant, pour la première fois, de dresser un portrait cohérent et uniformisé de l’urbanisation mondiale.
L’urbanisation contemporaine est fulgurante. En 1950, à peine 20 % de la population mondiale vivait en ville. En 2025, près de la moitié des 8,2 milliards d’êtres humains vivent dans des zones urbaines. L’ONU prévoit que d’ici 2050, les deux tiers de la croissance démographique mondiale se concentreront dans des villes, et l’essentiel du reste dans de petites agglomérations. Le nombre de mégacités, définies comme celles ayant au moins 10 millions d’habitants, a quadruplé en cinquante ans : 8 en 1975, 33 aujourd’hui.
La domination écrasante de l’Asie est aussi confirmée : neuf des dix plus grandes villes se trouvent sur ce continent. Jakarta, Dhaka, Tokyo, New Delhi, Shanghai, Guangzhou, Le Caire, Manille, Kolkata et Séoul constituent désormais la colonne vertébrale démographique mondiale. Cette concentration reflète les dynamiques économiques, migratoires et sociales du XXIe siècle : urbanisation rapide, exode rural, création de centres manufacturiers, émergence de vastes corridors économiques, mais aussi pressions environnementales et crises de logement.
Tokyo demeure un cas fascinant. Si la région métropolitaine étendue stagne ou décline légèrement — à l’image du vieillissement démographique du Japon —, la ville « proprement dite », c’est-à-dire les 23 arrondissements et les 26 villes environnantes, continue de croître. Sa population dépasse maintenant 14 millions, contre 13,2 millions il y a dix ans. Les jeunes affluents toujours vers la capitale, attirés par des perspectives d’emploi et d’éducation impossibles à trouver dans une grande partie du pays. Cette croissance est toutefois insuffisante pour compenser le vieillissement généralisé du pays, qui demeure la tendance démographique dominante au Japon.
À l’opposé, Jakarta illustre la dynamique d’une mégacité en surchauffe constante. Malgré la construction d’une nouvelle capitale, Nusantara, censée réduire la pression sur la ville actuelle, l’agglomération continue de gonfler. La migration interne, l’essor économique indonésien et l’absence d’infrastructures pour ralentir l’étalement urbain contribuent à une expansion quasi ininterrompue. Le contraste avec Tokyo — capitale vieillissante aux infrastructures impeccables — est saisissant.
L’ONU insiste sur un point clé : l’urbanisation massive n’est pas seulement un défi, mais aussi une opportunité. Li Junhua, sous-secrétaire général aux affaires économiques et sociales, rappelle que des politiques urbaines intelligentes peuvent devenir des leviers pour la croissance économique, l’action climatique, la mobilité durable et l’innovation sociale. Mais la question demeure : les mégacités actuelles, souvent prises entre expansion incontrôlée et dégradation environnementale, réussiront-elles à suivre le rythme?
La nouvelle hiérarchie mondiale des villes n’est donc pas qu’un changement de classement. Elle reflète le monde en train de se construire : un monde où les mégapoles d’Asie deviennent les centres nerveux de la planète, où les dynamiques démographiques se déplacent vers le Sud, et où la définition même de ce qu’est une ville doit être repensée pour correspondre à la réalité du XXIe siècle.



