Pendant plusieurs années, remettre en question la couverture médiatique entourant les allégations de tombes anonymes à l’ancien pensionnat autochtone de Kamloops relevait pratiquement du tabou. Quiconque rappelait que les anomalies détectées par géoradar n’étaient pas des corps exhumés risquait d’être accusé de minimiser les abus des pensionnats ou de nier les souffrances des Premières Nations.
Or, cinq ans après l’annonce initiale qui avait bouleversé le Canada, c’est maintenant le Globe and Mail lui-même qui admet qu’une partie importante de la couverture médiatique de 2021 reposait sur des affirmations qui n’avaient jamais été démontrées.
Dans un éditorial publié aujourd’hui, le comité éditorial du quotidien torontois affirme clairement qu’aucun reste humain n’a été publiquement confirmé à Kamloops jusqu’à présent. Le journal rappelle également que les crimes et les abus commis dans le système des pensionnats demeurent une réalité historique incontestable, mais soutient qu’il ne faut pas confondre cette réalité avec des allégations particulières qui exigent elles aussi des preuves.
« Le fait que des crimes aient été commis contre les enfants autochtones dans les pensionnats pendant de nombreuses décennies ne valide pas automatiquement les affirmations selon lesquelles des centaines d’élèves auraient été jetés dans des tombes anonymes à Kamloops », écrit le Globe. « Il s’agit d’une affirmation extraordinaire qui exige des preuves. »
Cette distinction fondamentale aurait dû être évidente dès le départ. Pourtant, dans les jours ayant suivi l’annonce de mai 2021, une grande partie des médias canadiens et internationaux ont présenté comme un fait établi la découverte des restes de 215 enfants. Certains grands médias sont même allés jusqu’à parler de « fosses communes » ou de « charniers », alors qu’aucune excavation n’avait été réalisée.
Le Globe and Mail reconnaît aujourd’hui que les médias ont manqué à leur devoir de vérification.
Le journal admet que les premières manchettes ont traité comme une certitude ce qui n’était alors qu’une interprétation préliminaire de données obtenues par géoradar. Il souligne également que la Première Nation Tk’emlúps te Secwépemc utilise désormais elle-même un langage beaucoup plus prudent, parlant de « sépultures potentielles » ou d’« anomalies » plutôt que de restes humains confirmés.
Cette évolution du discours n’est pas nouvelle.
Dès juin 2022, Québec Nouvelles rapportait que plusieurs universitaires, dont l’historien Jacques Rouillard, soulignaient qu’aucun corps n’avait été exhumé à Kamloops malgré l’ampleur des affirmations formulées dans l’espace public.
Deux ans plus tard, Québec Nouvelles relayait également les enquêtes de Tristin Hopper et de Terry Glavin du National Post. Ces textes montraient déjà que la terminologie utilisée par la bande de Kamloops avait progressivement changé. Là où il était question en 2021 de la « confirmation des restes de 215 enfants », les communications plus récentes faisaient plutôt référence à des « anomalies » détectées dans le sol, dont la nature exacte demeurait inconnue.
À l’époque, ces nuances étaient souvent présentées comme marginales ou secondaires. Aujourd’hui, elles se retrouvent au cœur même de l’éditorial du Globe and Mail.
Le quotidien ne se contente d’ailleurs pas de critiquer les médias. Il reproche également aux dirigeants politiques d’avoir amplifié des affirmations qui n’étaient pas établies.
Le Globe cite notamment les déclarations de l’ancien premier ministre Justin Trudeau, qui avait ordonné la mise en berne des drapeaux fédéraux afin d’honorer « les 215 enfants dont la vie a été prise » au pensionnat de Kamloops. Selon le journal, rien ne permettait alors d’affirmer une telle chose avec certitude.
Le gouvernement fédéral avait par la suite engagé des centaines de millions de dollars pour financer la recherche de sépultures sur les sites des anciens pensionnats à travers le pays. Le Globe réclame aujourd’hui davantage de transparence sur l’utilisation de ces fonds ainsi que sur l’état réel des recherches.
Il importe de rappeler que personne ne conteste sérieusement l’existence des abus commis dans les pensionnats ni le fait que des milliers d’enfants autochtones y sont morts au fil des décennies. Les conclusions de la Commission de vérité et réconciliation demeurent inchangées à cet égard.
Mais précisément parce que ces questions sont graves, elles exigent une rigueur exemplaire.
L’une des leçons les plus importantes de l’affaire Kamloops est peut-être que la recherche de la vérité ne peut jamais être remplacée par l’émotion, les présomptions ou la pression sociale. Une société libre doit être capable d’examiner les faits avec honnêteté, même lorsque ceux-ci compliquent le récit dominant du moment.
C’est finalement ce que reconnaît aujourd’hui le Globe and Mail : la réconciliation véritable ne peut reposer ni sur le déni des abus historiques ni sur l’acceptation sans examen d’affirmations non démontrées. Comme l’écrit le quotidien torontois, il ne peut y avoir de réconciliation sans vérité.



