Dans un contexte où la mondialisation rebat les cartes des rapports de force, les choix commerciaux deviennent autant des enjeux économiques que des décisions politiques. Le Canada, comme plusieurs démocraties occidentales, se trouve pris entre la nécessité d’assurer son approvisionnement et l’impératif de protéger son autonomie stratégique face à des puissances qui ne partagent pas ses valeurs. C’est particulièrement vrai dans le dossier des véhicules électriques (VE), un secteur à la croisée des politiques énergétiques, industrielles et diplomatiques.
Dans un reportage publié le 24 septembre 2025 par Spencer Van Dyk de CTV News, l’ancien diplomate canadien Michael Kovrig avertit que la suppression des tarifs douaniers sur les véhicules électriques importés de Chine constituerait une erreur stratégique pour le Canada. Selon lui, une telle décision risquerait de fragiliser l’industrie nationale tout en donnant à Pékin un levier d’influence politique préoccupant.
Des tarifs au cœur de la guerre commerciale
Depuis octobre 2024, le Canada applique une taxe de 100 % sur tous les véhicules électriques en provenance de Chine. En représailles, Pékin a imposé des droits sur les exportations canadiennes de canola, accentuant une guerre commerciale déjà complexe. Michael Kovrig, qui a été détenu plus de 1 000 jours en Chine avant sa libération il y a quatre ans, a rappelé dans une entrevue à CTV Power Play avec Vassy Kapelos que si la levée réciproque des tarifs n’est « pas une négociation très compliquée », elle exige néanmoins des concessions soigneusement calibrées pour protéger les intérêts canadiens.
« Si les deux parties suppriment leurs prélèvements, le secteur agricole canadien deviendra de plus en plus dépendant de la Chine comme marché d’exportation », a expliqué Kovrig, aujourd’hui conseiller principal auprès de l’International Crisis Group. Cette dépendance, a-t-il averti, pourrait transformer l’agriculture en un lobby interne pro-Pékin, poussant constamment Ottawa à éviter toute décision qui pourrait déplaire au régime chinois.
Risques pour l’autonomie industrielle
Kovrig souligne que la dépendance potentielle aux véhicules électriques chinois représenterait un autre point d’étranglement pour la politique canadienne. « Vous risquez d’abandonner de la souveraineté et de donner trop de levier à la Chine si vous faites cela », a-t-il déclaré. En matière industrielle, le danger est encore plus grand : « Dans le cas des véhicules électriques, vous risquez de vider complètement la chaîne d’approvisionnement, la base technologique et industrielle de l’automobile. »
Ces propos résonnent alors que le premier ministre Mark Carney a récemment annoncé une pause sur la cible de 2026 visant à atteindre 20 % de ventes de véhicules zéro émission, en lançant une révision de l’ensemble du mandat.
Un rapprochement diplomatique prudent
Le contexte politique ajoute à la complexité du dossier. En marge de l’Assemblée générale de l’ONU, Mark Carney a rencontré le premier ministre chinois Li Qiang, deuxième plus haut dirigeant de Chine. Selon les informations rapportées par Spencer Van Dyk pour CTV News, Carney a laissé entendre que des rapprochements étaient possibles dans des secteurs comme l’agriculture et le climat, et a même évoqué une rencontre future avec Xi Jinping. Dans le même temps, la ministre des Affaires étrangères Anita Anand doit se rendre en Chine le mois prochain, après une visite déjà effectuée par le premier ministre de la Saskatchewan, Scott Moe, et le secrétaire parlementaire Kody Blois.
Kovrig appelle toutefois à la prudence. « Il ne faut pas trop lire dans les poignées de main et les sourires diplomatiques », a-t-il commenté, rappelant que tout premier ministre canadien doit rencontrer ses homologues à l’ONU, quel que soit son jugement personnel sur ces dirigeants. Il a aussi insisté sur le fait que la Chine n’est pas un partenaire de négociation « de bonne foi » et qu’il serait naïf de le croire.
Leçons d’un passé douloureux
Ces avertissements portent un poids particulier venant d’un homme qui a vécu directement la brutalité du régime chinois. Détenu arbitrairement pendant plus de trois ans avant sa libération en 2021, Michael Kovrig s’est imposé depuis comme une voix critique sur les rapports du Canada avec Pékin. Déjà en mai dernier, il déclarait à CTV Power Play qu’il n’était « pas réaliste » d’espérer un « rétablissement » complet des relations bilatérales.
En conclusion, le débat sur les tarifs chinois met en lumière un dilemme fondamental pour Ottawa : comment concilier l’ouverture aux marchés mondiaux et la protection des intérêts stratégiques nationaux? Si l’appel de Michael Kovrig est entendu, il servira de rappel que l’indépendance industrielle et la souveraineté politique du Canada ne devraient pas être sacrifiées sur l’autel d’une détente commerciale fragile.



