L’Associated Press, dans un reportage signé Dee-ann Durbin et Michelle Chapman et relayé par CBC News, rapporte que Kraft Heinz a annoncé mardi une restructuration majeure : la scission de son empire en deux sociétés distinctes, près de dix ans après la fusion qui avait fait d’elle l’un des plus grands groupes alimentaires de la planète.
Deux entreprises aux orientations différentes
Selon Dee-ann Durbin et Michelle Chapman (AP/CBC), Kraft Heinz a dévoilé les contours de ce démantèlement qui devrait être effectif dans la seconde moitié de 2026. Une entité, provisoirement nommée Global Taste Elevation Co., regroupera les produits dits « shelf-stable » (repas non périssables) et rassemblera des marques emblématiques comme Heinz, Philadelphia et Kraft Mac & Cheese. L’autre, baptisée temporairement North American Grocery Co., se concentrera sur les produits alimentaires et boissons destinés au marché nord-américain, avec notamment Oscar Mayer, Kraft Singles et Lunchables.
Ces noms ne sont encore que des placeholders ; les appellations définitives seront annoncées plus tard. Carlos Abrams-Rivera, actuel PDG de Kraft Heinz, prendra la tête de North American Grocery Co., tandis qu’une firme de recrutement exécutif est mandatée pour trouver un dirigeant à Global Taste Elevation Co.
Une fusion à l’histoire mouvementée
Le reportage de Durbin et Chapman rappelle que l’histoire remonte à 2013, lorsque Warren Buffett, en partenariat avec le fonds brésilien 3G Capital, avait acquis H.J. Heinz pour 23 milliards $ US, la plus importante transaction alimentaire de l’époque. Deux ans plus tard, Heinz fusionnait avec Kraft, donnant naissance au cinquième groupe agroalimentaire mondial, fort de 28 milliards $ US de revenus annuels.
Mais l’euphorie initiale a vite laissé place à des difficultés structurelles. L’entreprise a souffert du virage des consommateurs vers des produits plus sains et moins transformés, ainsi que d’une concurrence féroce des marques maison. Malgré des vagues de licenciements et des ventes d’actifs — dont Planters et sa division fromages naturels — les revenus nets ont reculé chaque année depuis 2020. En 2019, la société a même dû déprécier de 15,4 milliards $ la valeur de certaines de ses marques phares, signe d’un modèle à bout de souffle.
La logique derrière la scission
Dans un communiqué cité par l’AP et CBC, le président exécutif Miguel Patricio a reconnu que la complexité actuelle rendait difficile une gestion efficace du capital et freinait l’innovation. La séparation vise donc à recentrer chaque entité sur ses marchés et produits propres, en espérant une meilleure allocation des ressources et davantage d’agilité stratégique.
Cette décision s’inscrit dans une tendance plus large : Kellogg s’est divisé en deux en 2023, Keurig Dr Pepper a annoncé un mouvement similaire cet été, et d’autres géants alimentaires revoient leurs structures pour mieux répondre aux attentes changeantes des consommateurs.
Quelles implications pour le Canada ?
L’article de l’AP, relayé par CBC News, souligne que Kraft Heinz a des opérations solides au Canada. Son usine montréalaise fabrique notamment du ketchup Heinz à partir de tomates locales, et l’entreprise affirme produire 70 % de ce qu’elle vend au pays directement sur le territoire canadien. Simon Laroche, président de Kraft Heinz Canada, avait mis en avant cette autonomie de production lors d’une publicité diffusée au Super Bowl canadien plus tôt cette année.
Interrogé par CBC, le professeur Mike von Massow (Université de Guelph) estime que la scission ne devrait pas avoir d’impact majeur sur les opérations canadiennes. Il ne prévoit pas de changements de prix notables, mais envisage que la réorganisation puisse stimuler, à terme, une certaine innovation dans les gammes de produits à bas prix.
Un pari risqué mais révélateur
Comme le rappellent Dee-ann Durbin et Michelle Chapman (AP/CBC), les actions de Kraft Heinz ont chuté de 3 % à l’annonce de la nouvelle, reflet de l’incertitude des marchés face à cette manœuvre. L’entreprise, qui avait voulu miser sur la taille critique pour dominer le marché, fait aujourd’hui le choix inverse : le repli stratégique et la spécialisation.
Ce tournant marque un jalon important dans l’histoire d’un géant alimentaire emblématique, et il illustre la transformation rapide d’un secteur où la nostalgie des marques iconiques doit désormais composer avec les réalités d’un consommateur plus exigeant et volatil.



