Pendant plusieurs années, la capture et le stockage du carbone ont été présentés comme la solution presque miraculeuse permettant de réconcilier le développement des hydrocarbures avec les objectifs climatiques. Il deviendrait possible de continuer à produire du pétrole et du gaz, d’alimenter des industries lourdes et même de construire de nouvelles centrales thermiques, tout en interceptant une grande partie du dioxyde de carbone avant qu’il n’atteigne l’atmosphère.
Cette promesse a déclenché une véritable ruée mondiale vers la capture, l’utilisation et le stockage du carbone, généralement désignés par les acronymes CSC ou CCUS. Les gouvernements ont multiplié les crédits d’impôt, les subventions et les engagements financiers, tandis que les grandes sociétés énergétiques annonçaient des projets toujours plus imposants.
Or, Felicity Bradstock rapporte dans Oilprice.com que les premières fissures apparaissent désormais dans cet édifice. Les coûts réels dépassent fréquemment les prévisions, plusieurs installations n’atteignent pas leurs objectifs de captation et la viabilité commerciale de nombreux projets demeure tributaire d’une intervention gouvernementale massive.
La capture du carbone n’est pas nécessairement une technologie inutile. Elle pourrait même demeurer incontournable dans certaines industries dont les émissions sont difficiles à éliminer, notamment le ciment, l’acier ou certains procédés chimiques. Le problème commence lorsqu’une technologie spécialisée, coûteuse et encore incertaine devient le pilier central d’une stratégie énergétique nationale.
C’est précisément le risque que court le Canada.
Une industrie construite sur des promesses
Sur papier, l’expansion de la capture du carbone est spectaculaire. Le Global CCS Institute recensait 50 installations commerciales en exploitation en 2024, 44 autres en construction et plus de 500 projets à différents stades de développement. En 2025, le nombre d’installations en activité aurait atteint 77. La filière ne semble donc pas s’effondrer du jour au lendemain; elle continue même de croître sous l’effet des politiques publiques et des prix imposés au carbone.
Mais le nombre de projets annoncés ne doit pas être confondu avec le nombre de projets rentables, pleinement fonctionnels ou capables d’atteindre leurs objectifs.
Une étude de l’Institute for Energy Economics and Financial Analysis portant sur 13 grands projets internationaux a conclu que la plupart avaient échoué ou produit des résultats inférieurs de 20 à 50 % aux attentes. L’installation australienne de Gorgon, exploitée par Chevron et souvent présentée comme un projet phare, n’aurait capté que 43 % du CO₂ visé durant ses cinq premières années. Son coût réel aurait atteint environ 138 $ US par tonne captée au cours des années étudiées, soit plusieurs fois certaines estimations théoriques utilisées pour promouvoir la technologie.
Ces résultats ne signifient pas que toute capture du carbone est techniquement impossible. Ils montrent cependant qu’entre la capacité nominale annoncée et la quantité réellement captée, transportée puis stockée durablement, l’écart peut être considérable.
Chaque panne, délai ou réduction du taux de captation augmente également le coût par tonne. Une infrastructure conçue pour traiter quatre millions de tonnes de CO₂ mais n’en captant qu’une fraction doit répartir ses dépenses de construction, d’exploitation et d’énergie sur un volume beaucoup plus faible.
La rentabilité théorique disparaît alors rapidement.
Une technologie qui consomme elle-même beaucoup d’énergie
La capture du carbone ne consiste pas simplement à installer un filtre sur une cheminée. Le CO₂ doit être séparé des autres gaz, purifié, comprimé, transporté par pipeline ou par navire, puis injecté dans une formation géologique convenable. Toutes ces étapes exigent de l’énergie, des infrastructures et une surveillance prolongée.
Le guide technique de Ressources naturelles Canada reconnaît d’ailleurs explicitement que la chaîne de captation comprend la purification, la compression, le transport et le stockage, ainsi que l’électricité et la chaleur nécessaires à ces opérations.
Cette pénalité énergétique peut devenir particulièrement importante lorsqu’on tente d’ajouter la capture à une centrale électrique. Selon les estimations citées par Oilprice.com, l’ajout de la technologie aux centrales au gaz américaines pourrait accroître les coûts de production de 20 à 30 $ US par mégawattheure et, dans certains cas, presque doubler le coût de l’électricité.
Le problème est donc circulaire : on dépense davantage d’énergie et de capital pour réduire les émissions produites par la génération d’énergie. Dans certains secteurs où il existe des solutions de remplacement moins coûteuses, le procédé risque de perdre toute logique économique.
La capture demeure plus défendable dans les industries où le CO₂ résulte directement d’une réaction chimique impossible à éliminer simplement en électrifiant les équipements. La cimenterie de Brevik, en Norvège, constitue ainsi l’un des cas les plus prometteurs : elle doit éventuellement capter jusqu’à 400 000 tonnes de CO₂ par année provenant de la fabrication du ciment. Même ce projet pionnier repose toutefois sur un important soutien public et sur une infrastructure régionale de transport et de stockage.
Autrement dit, la capture du carbone peut constituer un outil industriel pertinent sans pour autant devenir une solution universelle.
Le pari canadien
Le Canada a néanmoins placé cette technologie au cœur de sa stratégie climatique et énergétique. Le crédit d’impôt fédéral pour le CCUS rembourse jusqu’à 50 % des dépenses admissibles liées aux équipements de captation conventionnelle, 60 % dans le cas de la captation directe dans l’air et 37,5 % pour les infrastructures de transport et de stockage. Ces taux demeurent en vigueur jusqu’en 2030 avant d’être réduits de moitié entre 2031 et 2040.
Selon le directeur parlementaire du budget, ce seul crédit d’impôt pourrait coûter environ 12,4 milliards de dollars au gouvernement fédéral entre 2022-2023 et 2034-2035. L’ensemble des six grands crédits d’impôt fédéraux consacrés aux technologies dites propres pourrait atteindre près de 103 milliards de dollars durant la même période.
Ces dépenses seraient déjà considérables si elles servaient simplement à encourager une technologie expérimentale parmi plusieurs autres. Elles deviennent plus préoccupantes lorsque l’avenir du secteur pétrolier canadien et la construction de nouvelles infrastructures sont politiquement conditionnés au déploiement de la capture du carbone.
Le projet le plus emblématique est celui de Pathways Alliance, qui regroupe les principales entreprises des sables bitumineux. Son réseau de captation, de pipelines et de stockage est évalué à environ 16,5 milliards de dollars. Il devrait transporter le CO₂ de plusieurs installations du nord de l’Alberta vers un site de stockage souterrain près de Cold Lake.
Pourtant, le projet n’a toujours pas franchi le seuil économique permettant un engagement définitif des producteurs. Reuters rapportait en avril que les négociations entre Ottawa, l’Alberta et l’industrie avaient raté une échéance destinée à déterminer le partage des coûts. Une hausse du prix effectif du carbone industriel vers 130 $ la tonne était considérée comme nécessaire pour rendre le projet viable.
Voilà le véritable problème.
Si une installation n’est rentable qu’à condition que le gouvernement en finance une partie substantielle, garantisse un prix artificiellement élevé du carbone et menace parallèlement les producteurs de pénalités réglementaires, peut-on encore parler d’un investissement industriel normal?
Nous sommes plutôt devant une économie administrée, dans laquelle la rentabilité dépend moins de la valeur du produit que de la permanence des politiques publiques.
Du développement conditionnel
Le gouvernement de Mark Carney a cherché à présenter la capture du carbone comme l’un des éléments d’un grand compromis énergétique : augmentation de la production, nouvelles infrastructures d’exportation, prix industriel du carbone plus élevé et réalisation du projet Pathways.
Le développement énergétique ne serait donc plus autorisé en fonction de la demande mondiale, de la sécurité énergétique ou de la rentabilité des projets. Il deviendrait conditionnel à la construction simultanée d’immenses installations de captation dont le modèle financier n’est pas encore autonome.
Cette approche risque d’annuler une bonne partie de l’avantage économique recherché.
Le pétrole canadien doit déjà composer avec des coûts de production relativement élevés, des distances considérables, un régime réglementaire complexe et un manque chronique d’infrastructures d’exportation. Lui imposer en plus une technologie coûtant plusieurs dizaines, voire plus d’une centaine de dollars par tonne de CO₂ peut réduire sa compétitivité précisément au moment où d’autres producteurs mondiaux augmentent leurs parts de marché.
Le résultat pourrait être profondément absurde : le Canada réduirait ou retarderait sa propre production, non pas parce que la demande mondiale de pétrole disparaît, mais parce que ses projets ne peuvent satisfaire des conditions climatiques extrêmement coûteuses. Les marchés continueraient alors de s’approvisionner auprès de pays n’imposant pas les mêmes contraintes.
Les émissions mondiales ne seraient pas nécessairement réduites. L’investissement, les emplois et les revenus publics seraient simplement transférés ailleurs.
Une bulle politique plus que technologique
Parler d’une « bulle » de la capture du carbone ne signifie pas nécessairement que toutes les installations vont fermer ou que la technologie disparaîtra. Le nombre de projets continue d’augmenter et certaines applications industrielles pourraient devenir plus efficaces avec l’expérience.
La bulle se trouve plutôt dans l’écart entre les promesses politiques et les capacités réelles de la technologie.
Pendant des années, la capture du carbone a permis aux gouvernements de prétendre qu’ils pouvaient simultanément imposer des objectifs de carboneutralité extrêmement ambitieux, maintenir une importante production d’hydrocarbures et éviter de reconnaître les contradictions entre ces deux orientations. Il suffisait de supposer qu’une immense industrie de captation apparaîtrait à temps pour éliminer les émissions restantes.
Même les scénarios officiels canadiens reposent sur un déploiement colossal. Le directeur parlementaire du budget indique que les données gouvernementales envisagent une capacité pouvant atteindre 240 millions de tonnes de CO₂ par année en 2050, à condition que tous les projets prévus deviennent opérationnels.
La précision est importante : à condition que tous les projets deviennent opérationnels.
L’histoire de la capture du carbone montre pourtant que les projets annoncés peuvent être retardés, réduits ou abandonnés, tandis que les installations achevées ne produisent pas toujours les résultats promis. Construire une stratégie nationale sur les capacités théoriques de projets qui n’existent pas encore revient à inclure des revenus hypothétiques dans un budget avant même de savoir s’ils se matérialiseront.
Remettre l’économie réelle au centre
Le Canada ne devrait pas rejeter la capture du carbone par principe. Il devrait toutefois cesser de la traiter comme une justification universelle permettant de rendre compatibles toutes les politiques imaginables.
Dans le ciment, la métallurgie, la pétrochimie et certains procédés industriels, la technologie mérite d’être testée et développée. Là où elle permet une réduction mesurable des émissions à un coût raisonnable, elle peut constituer un investissement valable.
Mais elle ne devrait pas devenir une taxe technologique obligatoire greffée à chaque nouveau projet énergétique. Elle ne devrait pas davantage servir à camoufler le manque de réalisme d’objectifs politiques qui ne tiennent pas compte de la demande mondiale d’énergie.
Les producteurs devraient pouvoir réaliser les projets rentables et nécessaires, tandis que les investissements en captation devraient être évalués selon leurs résultats réels : tonnes effectivement captées, coût total par tonne, consommation énergétique, permanence du stockage et réduction nette des émissions.
Cette discipline éviterait de confondre capacité annoncée et performance réelle.
La capture du carbone survivra probablement au désenchantement actuel, mais dans un rôle plus limité que celui qu’on lui avait promis. Elle pourrait devenir un outil spécialisé destiné aux secteurs les plus difficiles à décarboner, plutôt que la pierre philosophale censée transformer toute production fossile en énergie « propre ».
Pour le Canada, la leçon devrait être claire. Une technologie peut compléter une stratégie énergétique; elle ne doit pas devenir une condition idéologique qui rend le développement lui-même non rentable.
La bulle n’a peut-être pas encore éclaté. Mais les coûts, les retards et les performances décevantes montrent qu’elle commence sérieusement à perdre de l’air.



