La charte de la Baie d’Hudson rachetée pour 18 millions et remise au public par les familles Thomson et Weston

Il arrive que le patrimoine historique d’un pays bascule soudainement entre des mains privées, au risque d’être accaparé, dispersé ou revendu. Et il arrive parfois, plus rarement, qu’un tel moment débouche sur un geste inverse : le retour d’un artefact fondateur dans le giron public. C’est précisément ce qui se produit avec la charte royale de 1670 ayant créé la Compagnie de la Baie d’Hudson (HBC), l’un des documents politiques les plus importants de toute l’histoire canadienne. Au cœur de cette transaction hors du commun se trouvent deux des familles les plus fortunées et influentes du pays, les Thomson et les Weston, qui ont accepté de débourser 18 millions de dollars pour acquérir la charte, avant d’en faire don à quatre institutions muséales canadiennes.

Une vente historique… sans concurrence

Comme le révèle Tara Deschamps pour La Presse canadienne, la charte de 1670, signée par le roi Charles II et considérée comme l’un des documents fondateurs du Canada colonial, a été mise en vente dans le cadre des procédures d’insolvabilité de HBC, qui tente ainsi de combler une partie d’une dette dépassant le milliard de dollars.

L’enchère, organisée le 3 décembre par la compagnie fermée et son conseiller financier Reflect Advisors, n’a finalement attiré aucun autre participant. Les familles Thomson et Weston, via leurs sociétés de portefeuille, ont soumis une offre unique de 18 millions de dollars, devenant de facto les acquéreurs de la charte.

Selon les informations rapportées par Deschamps, il est « probable que personne ne se soit risqué à affronter deux des familles les plus riches et les plus puissantes du pays ». Les Thomson, dynastie médiatique ayant déjà détenu une part de contrôle dans HBC, et les Weston, liés à Loblaw et Holt Renfrew, formaient un duo difficile à concurrencer.

Une donation immédiate à quatre institutions canadiennes

Dès la conclusion officielle de la transaction — encore soumise à l’approbation de la cour — les familles remettront immédiatement et de manière permanente la charte aux institutions suivantes : les Archives du Manitoba, le Manitoba Museum, le Musée canadien de l’histoire à Gatineau, le Musée royal de l’Ontario.

Elles y joignent par ailleurs un don de 5 millions de dollars destiné à préserver le document et à assurer son accessibilité publique. D’autres engagements financiers futurs ont été confirmés par la famille Desmarais, Power Corp. et la Hennick Family Foundation.

Il s’agit ainsi d’un retour dans le domaine public d’un texte qui, comme le rappelle La Presse canadienne, fut littéralement l’acte fondateur de l’autorité territoriale de HBC sur un immense territoire représentant près du tiers du Canada moderne — et, par extension, une des pierres angulaires du projet colonial britannique en Amérique du Nord.

Les coulisses d’un long marchandage

Le reportage de Tara Deschamps dévoile que cette entente n’a pas surgi spontanément. Au contraire, il a fallu des mois pour que les deux familles s’unissent et présentent une proposition conjointe.

À l’origine, HBC envisageait de confier la vente à la maison d’enchères Heffel, jusqu’à ce que la famille Weston, via Wittington Investments Ltd., dépose une première offre de 12,5 millions de dollars avec l’intention de donner le document au Musée canadien de l’histoire. HBC s’apprêtait alors à annuler l’encan pour accepter cette proposition.

C’est à ce moment qu’est intervenu David Thomson, par l’entremise de DKRT Family Corp., en affirmant qu’il croyait qu’une enchère publique devait avoir lieu. DKRT promettait une mise de départ de 15 millions de dollars et prévoyait offrir la charte aux Archives du Manitoba en cas de victoire.

HBC se préparait à aller de l’avant lorsque, juste avant une audience judiciaire, une offre non sollicitée d’un mystérieux acheteur est arrivée. Cette offre s’est ensuite révélée être… une proposition conjointe Thomson-Weston, plus élevée, qui est alors devenue le prix minimal de l’enchère finale. Aucune autre famille ou institution n’a tenté de la surpasser.

Une victoire patrimoniale saluée

Dans le reportage de La Presse canadienne, l’investisseur Thomas Caldwell, ancien gouverneur de la Bourse de Toronto, admet avoir envisagé de participer à l’enchère. Il a cependant renoncé lorsque les deux puissantes familles sont entrées en scène :

« J’aime plaisanter que mon patriotisme s’affaiblit quand on entre dans les dizaines de millions », écrit-il avec humour.

Caldwell ajoute que son intention principale était de garantir que le document demeure au Canada. Selon lui, l’objectif est désormais atteint.

Une charte lourde d’histoire

Enfin, Deschamps rappelle dans son article que la charte de 1670 est un artefact unique : elle illustre la manière dont la Couronne britannique a accordé à une compagnie commerciale un pouvoir quasi souverain sur un territoire gigantesque, définissant l’économie, la géographie politique et les relations coloniales pendant des siècles.

Sa conservation dans des institutions publiques constitue donc un choix lourd de sens pour la mémoire historique canadienne.

Cette transaction, au-delà de son caractère financier, marque le retour d’un document fondateur à la collectivité. Ce geste — rare dans le monde des grandes fortunes — évite que la charte bascule dans l’ombre de collections privées ou, pire, qu’elle disparaisse dans un cycle de reventes spéculatives.

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