Dans un article publié par le Vancouver Sun, le journaliste Alec Lazenby analyse un tournant démographique inédit : pour la première fois depuis le début des relevés statistiques, la Colombie-Britannique termine l’année avec moins d’habitants qu’elle n’en comptait au départ. Un phénomène lourd de conséquences économiques, sociales et politiques, qui survient dans un contexte de durcissement des politiques fédérales en matière d’immigration temporaire.
Entre juillet et octobre, plus de 26 000 résidents non permanents ont quitté la province, contribuant à une baisse globale de 0,2 % de la population canadienne sur la même période. La Colombie-Britannique enregistre ainsi la deuxième plus forte diminution au pays, derrière l’Ontario, tandis que seules l’Alberta et le Nunavut affichent encore une croissance démographique.
Cette baisse marque une rupture après plusieurs années d’expansion rapide. Entre 2022 et 2024, la population de la province était passée d’environ 5,3 millions à près de 5,7 millions d’habitants. Le gouvernement provincial avait d’ailleurs souvent mis cette croissance en avant pour expliquer la pression accrue sur le logement, le système de santé et les services publics.
Les pertes enregistrées en début d’année s’expliquaient en partie par un ralentissement de la croissance naturelle et par les migrations interprovinciales. Toutefois, les reculs observés lors des deux derniers trimestres sont majoritairement attribuables à la sortie de résidents temporaires, notamment des étudiants internationaux et des travailleurs étrangers.
Selon Lisa Brunner, chercheuse associée au centre d’études sur la migration de l’Université de la Colombie-Britannique, cette évolution commence déjà à produire des effets concrets. Les établissements postsecondaires, fortement dépendants des étudiants étrangers, subissent des pressions financières croissantes, tandis que certaines entreprises peinent désormais à recruter la main-d’œuvre dont elles ont besoin.
Le premier ministre provincial David Eby a récemment établi un lien direct entre l’immigration temporaire et certains déséquilibres socioéconomiques, notamment le chômage chez les jeunes. Il a soutenu qu’un système migratoire mal calibré pouvait contribuer à la saturation des refuges pour sans-abri, des banques alimentaires et accentuer la crise du logement, des propos qui ont suscité des critiques jusque dans son propre camp.
Le ministre de l’Emploi Ravi Kahlon a pour sa part reconnu que cette pause démographique offrait à la province « un moment pour respirer », tout en admettant que l’immigration demeurera indispensable pour combler les pénuries de main-d’œuvre à moyen et long terme.
Les changements imposés par Ottawa, notamment le plafonnement des étudiants internationaux et la modification des règles entourant les permis de travail et la résidence permanente, ont rendu plus difficile l’établissement durable des résidents temporaires. Plusieurs d’entre eux avaient pourtant été encouragés à venir au Canada durant et après la pandémie, avec la perspective d’un accès éventuel à la résidence permanente. Cette promesse, aujourd’hui largement revue à la baisse, alimente un sentiment de trahison et d’insécurité.
Sur le plan du logement, certains indicateurs suggèrent un léger soulagement. Les données de Rentals.ca montrent une baisse moyenne des loyers de 6,8 % à l’échelle provinciale, tandis que la Société canadienne d’hypothèques et de logement constate une hausse des taux d’inoccupation à Vancouver et à Victoria. Andy Yan, directeur du City Program à l’Université Simon Fraser, souligne que la majorité des résidents non permanents sont des locataires, ce qui explique pourquoi leur départ pourrait améliorer l’accessibilité locative à court terme.
En revanche, l’impact sur le système de santé devrait être limité. Les résidents temporaires sont généralement en âge de travailler et consomment moins de soins coûteux. Leur départ risque même d’aggraver certaines pénuries de personnel, dans un contexte de vieillissement accéléré de la population canadienne.
Du côté des employeurs, les inquiétudes sont bien réelles. Ryan Mitton, de la Fédération canadienne de l’entreprise indépendante, rappelle que près de la moitié des petites entreprises de la province éprouvent des difficultés à recruter. Il plaide pour la création de voies permanentes vers la citoyenneté pour les travailleurs économiques déjà présents, formés et intégrés, afin de sécuriser les investissements consentis par les entreprises.
Au-delà des chiffres, la baisse démographique en Colombie-Britannique pose une question de fond : comment concilier les capacités d’accueil, la cohésion sociale, les besoins du marché du travail et la réalité du vieillissement démographique, sans retomber dans une dépendance exclusive à l’immigration temporaire ni provoquer un choc économique durable.



