La controverse entourant l’abattage des arbres matures du boulevard René-Lévesque n’est désormais plus théorique. Mardi matin, les tronçonneuses sont entrées en action devant le Grand Théâtre et aux abords du parc de l’Amérique-Française, transformant en quelques heures un paysage que la nature avait mis plusieurs décennies à façonner.
Une vingtaine d’arbres matures ont été abattus dans ce premier secteur. Les images diffusées au cours de la matinée montrent des troncs sectionnés, des branches empilées sur le trottoir et des espaces soudainement dégarnis le long de l’une des artères les plus emblématiques de la haute ville.
Selon le Journal de Québec, l’opération s’est déroulée dans le calme, sans manifestation ni grabuge. Mais l’absence d’affrontement ne rend pas la transformation du paysage moins spectaculaire.
Ce que les plans, les rendus architecturaux et les tableaux de compensation traduisaient jusqu’ici en chiffres apparaît maintenant dans toute sa matérialité : les arbres tombent, et René-Lévesque commence à changer de visage.
Une première série d’abattages
Les coupes réalisées mardi ne représentent que le début des travaux de foresterie urbaine prévus au cours des prochaines semaines.
Environ 50 arbres doivent être retirés le long du boulevard René-Lévesque d’ici le début du mois d’octobre. Une quinzaine d’autres feuillus devraient notamment être abattus à compter de la semaine du 7 septembre, cette fois près de l’entrée de l’Université Laval.
D’autres interventions sont envisagées à la hauteur de la rue Gérard-Morisset et de l’avenue Holland. En comptant les différents secteurs touchés par les travaux préparatoires du tramway, environ 70 arbres doivent disparaître à court terme.
À plus long terme, l’administration municipale estime maintenant qu’environ 230 arbres devront être abattus sur le seul boulevard René-Lévesque pour permettre l’insertion du tramway. Ce total est légèrement inférieur aux quelque 250 arbres évoqués au cours des derniers mois, mais il demeure considérable pour une artère dont la canopée constitue depuis longtemps l’une des signatures visuelles.
Les travaux actuels servent notamment à préparer le déplacement des réseaux souterrains et l’aménagement du chantier. TramCité se trouve toujours dans sa phase de planification, qui doit se poursuivre jusqu’en 2027, avant une phase de construction de six ans et une mise en service prévue en 2033. Le site officiel du projet présente ces interventions comme nécessaires au déplacement des aqueducs, des égouts et des réseaux techniques situés dans l’emprise du futur tramway.
Un parc fermé jusqu’en 2033
Le secteur du Grand Théâtre illustre particulièrement bien l’ampleur des sacrifices immédiats consentis au nom du projet.
Le parc de l’Amérique-Française, qui borde le boulevard René-Lévesque, est fermé au public depuis le 3 août. Il doit servir d’aire de chantier et d’entreposage jusqu’à la réalisation complète du tramway, prévue en 2033.
La Commission de la capitale nationale du Québec a justifié ce choix par le manque d’espaces libres dans ce secteur fortement urbanisé. L’entrée du tunnel du tramway doit également être aménagée à proximité.
Selon les informations publiées en juillet, 54 arbres situés dans le parc lui-même doivent être conservés et protégés, tandis que quatre doivent être abattus, dont trois qui seraient malades. Les arbres coupés mardi ne se trouvaient donc pas tous à l’intérieur des limites strictes du parc : ils étaient répartis dans le secteur environnant et le long du boulevard. Monquartier rapportait néanmoins que les arbustes seraient majoritairement retirés et que l’ensemble du site demeurerait inaccessible pendant plusieurs années.
La Commission promet qu’un parc renouvelé sera rendu à la population en 2033. Mais d’ici là, les citoyens auront perdu à la fois l’accès à cet espace vert et une partie des arbres matures qui façonnaient ses abords.
Le poids du nombre contre celui du temps
Pour répondre aux critiques, l’administration Marchand met constamment de l’avant sa promesse de planter 30 000 arbres afin de compenser les quelque 1 500 abattages prévus sur l’ensemble du tracé.
Plus de 20 000 auraient déjà été plantés.
Sur le papier, le bilan paraît donc largement positif : vingt arbres plantés pour chaque arbre abattu. Le maire Bruno Marchand affirme d’ailleurs que la mauvaise nouvelle des coupes doit être mise en relation avec tout ce qui sera protégé ou ajouté au couvert végétal de Québec.
Mais cette comptabilité continue de confondre le nombre d’arbres avec la canopée réelle.
Vingt jeunes plants ne remplacent pas instantanément un arbre mature. Ils ne produisent ni la même ombre, ni le même rafraîchissement, ni le même effet paysager. Ils ne possèdent pas davantage la même capacité d’absorption de l’eau, de filtration de l’air ou d’accueil de la biodiversité.
Ces bénéfices pourraient apparaître progressivement, à condition que les jeunes arbres survivent, disposent de suffisamment d’espace pour croître et soient entretenus pendant plusieurs décennies. La compensation annoncée constitue donc une promesse à long terme, alors que la perte, elle, est immédiate.
Mardi matin, il n’a fallu que quelques minutes pour faire tomber des arbres qui avaient mis une génération à atteindre leur taille.
La contradiction devient visible
Au printemps dernier, le débat pouvait encore sembler abstrait. Les défenseurs du tramway parlaient d’un projet de mobilité durable, de réduction de l’automobile et de verdissement. Ses opposants invoquaient la perte de la canopée, le caractère irréversible des coupes et la transformation de quartiers comme Montcalm.
Depuis, Ottawa a fait passer sa contribution au tramway à 2,75 milliards de dollars, réglant une partie importante de l’incertitude financière qui alimentait la contestation au début de l’année. Le projet évalué à 7,6 milliards de dollars demeure néanmoins en phase de planification, et les risques de dépassements de coûts continuent d’être soulevés par l’opposition municipale. L’entente annoncée en juin prévoit que le gouvernement fédéral assume un peu plus de 36 % de la facture présentement estimée.
Il serait donc inexact de prétendre, comme on pouvait encore le faire au printemps, qu’aucune contribution fédérale supplémentaire n’a été confirmée.
La contradiction écologique, elle, demeure entière.
Pour construire une infrastructure présentée comme verte, Québec entreprend de supprimer une partie de la végétation mature qui rend déjà la ville plus fraîche, plus agréable et plus résiliente. La promesse d’une canopée future sert à justifier la disparition de la canopée présente.
Bruno Marchand a reconnu la semaine dernière que personne ne considérait ces abattages comme une bonne nouvelle. Il avait également prévenu que les insultes, les crachats ou les autres incivilités envers les travailleurs ne seraient pas tolérés. Sur ce point, le maire a évidemment raison : les employés chargés d’exécuter les travaux ne doivent pas devenir les cibles d’un conflit politique qu’ils n’ont pas créé.
Mais condamner les débordements ne doit pas servir à évacuer la question de fond.
Une ville transformée pour une génération
L’administration municipale promet que René-Lévesque ressortira éventuellement reverdi et réaménagé du chantier. Il faudra attendre la mise en service du tramway, puis encore de nombreuses années de croissance, avant de pouvoir véritablement comparer le nouveau paysage à celui qui existait avant les travaux.
Entre-temps, les résidents devront vivre avec les coupes, les clôtures, le déplacement des réseaux, les chantiers et la fermeture prolongée du parc de l’Amérique-Française.
La ville de demain aura peut-être davantage d’arbres sur le plan comptable. Cela ne change rien au fait que la ville d’aujourd’hui vient de perdre, en une seule matinée, une partie d’un patrimoine vivant impossible à reconstruire à la vitesse d’un chantier.
Depuis des mois, Québec promettait de compenser la disparition de ses arbres. Mardi, elle a commencé par les abattre.
Et le long du boulevard René-Lévesque, la capitale se réveille désormais avec la gueule de bois.



