La course aux minéraux critiques se gagnera dans les raffineries, pas seulement dans les mines

La volonté des pays occidentaux de réduire leur dépendance envers la Chine pour les minéraux critiques risque de se heurter à un problème beaucoup plus industriel que géologique. Selon une analyse rapportée par Mining.com, l’enjeu principal n’est plus seulement de découvrir et d’exploiter davantage de gisements, mais de parvenir à transformer ces minerais en matériaux utilisables par les fabricants.

Rebecca Seidl-Inglesby, associée chez Baker Botts et responsable du secteur des minéraux et métaux critiques du cabinet, soutient que les gouvernements occidentaux ont encore tendance à réfléchir à cette question d’abord en termes de nouvelles mines, alors que le véritable goulot d’étranglement se situe de plus en plus dans le raffinage, la séparation et la transformation.

«Quand quelqu’un parle de réorienter la chaîne d’approvisionnement, la matière première de cette phrase se mesure en décennies, tandis que la demande elle-même se mesure en trimestres», a-t-elle expliqué au balado de The Northern Miner, cité par Mining.com.

Le contraste est considérable. Selon Seidl-Inglesby, une mine de cuivre prend en moyenne environ 17 ans entre la découverte d’un gisement et le début de la production. Aux États-Unis, les délais liés aux autorisations peuvent pousser le développement de certains projets près de la barre des 30 ans.

Pendant ce temps, les besoins industriels peuvent changer en quelques mois.

Extraire en Occident, raffiner en Chine

Cette différence de rythme met en évidence une faiblesse fondamentale des stratégies occidentales sur les minéraux critiques.

La Chine raffine aujourd’hui environ la moitié du cuivre mondial et près de 90 % des terres rares, selon les chiffres cités par Seidl-Inglesby. Cela signifie qu’un minerai extrait aux États-Unis ou ailleurs dans le monde occidental peut encore devoir être envoyé en Chine avant de devenir un matériau réellement utilisable dans une automobile, une batterie, un réseau électrique, une éolienne ou un équipement militaire.

Construire des installations occidentales capables d’effectuer ces opérations est coûteux et complexe. Les procédés de séparation et de raffinage posent également des défis environnementaux importants.

Et même lorsqu’une nouvelle usine entre finalement en exploitation, le problème n’est pas automatiquement réglé.

Mining.com rapporte que les manufacturiers peuvent avoir besoin de 18 mois à deux ans pour qualifier la production d’un nouveau fournisseur avant de l’intégrer à leurs chaînes industrielles.

Autrement dit, financer une nouvelle mine sans développer simultanément les capacités de transformation et les débouchés industriels peut simplement conduire à extraire davantage de minerai qui continuera ensuite d’emprunter les mêmes infrastructures chinoises que les gouvernements souhaitent précisément contourner.

C’est un constat qui rejoint une réalité de plus en plus évidente dans la course mondiale aux ressources stratégiques: posséder le sous-sol ne suffit pas.

La mine n’est qu’un maillon

Selon Seidl-Inglesby, un projet de minéraux critiques devient véritablement stratégique lorsqu’il peut démontrer une chaîne commerciale complète allant du gisement jusqu’au produit final.

Les investisseurs et les gouvernements recherchent ainsi de plus en plus des projets disposant non seulement d’une géologie intéressante, mais également d’un acheteur solvable, d’une formule crédible de fixation des prix, d’autorisations suffisamment avancées, d’un plan de transformation du minerai et d’une structure financière capable de résister aux examens liés aux investissements étrangers.

Elle reprend à ce sujet une idée formulée par Gracelin Baskaran, du Center for Strategic and International Studies: une mine qui ne possède ni raffinerie ni client risque tout simplement de devenir un actif échoué.

La véritable valeur stratégique réside donc dans l’ensemble de la chaîne.

Le changement commence d’ailleurs à être compris par les grands manufacturiers. Mining.com souligne que Stellantis, Volkswagen, General Motors et Ford ont notamment commencé à prendre des participations financières ou à conclure directement des ententes d’achat à long terme avec des producteurs de matières premières.

Des arrangements de ce genre auraient été beaucoup plus inhabituels il y a seulement une décennie.

Les manufacturiers remontent ainsi progressivement la chaîne d’approvisionnement pour tenter de garantir leur accès aux matières premières dont dépend leur propre production.

Les gouvernements deviennent eux-mêmes des acteurs du marché

Seidl-Inglesby observe également une transformation importante du rôle des gouvernements occidentaux.

Pendant longtemps, ceux-ci intervenaient principalement au moyen de subventions. Ils deviennent maintenant directement des partenaires commerciaux.

Les gouvernements prennent des participations dans des entreprises, garantissent l’achat de leur production, mettent en place des prix planchers et constituent des réserves stratégiques.

Selon elle, cette évolution répond à un problème fondamental: plusieurs projets stratégiques ne manquent pas nécessairement seulement de capitaux pour construire leurs installations. Ils manquent surtout de certitude quant aux revenus futurs.

Les États-Unis ont multiplié ce type d’interventions par l’intermédiaire notamment des départements de l’Énergie, de la Défense et du Commerce.

Seidl-Inglesby cite notamment le cas de MP Materials comme modèle potentiel pour d’autres projets.

Le Pentagone a combiné un prix plancher pour certains produits de l’entreprise avec une entente d’achat de dix ans, un prêt et une prise de participation au capital. Le gouvernement américain est ainsi devenu le principal actionnaire de MP Materials.

Pour Washington, l’objectif est évident: assurer l’existence d’une capacité domestique de production et de transformation de terres rares même dans un marché où les prix chinois pourraient autrement rendre certains projets occidentaux difficilement rentables.

«Choisir des gagnants» dans un marché qui n’est pas vraiment libre

Ces interventions publiques sont parfois critiquées comme une forme de politique industrielle où les gouvernements choisissent artificiellement les entreprises gagnantes.

Seidl-Inglesby remet cependant en question cette critique.

Selon elle, elle suppose l’existence d’un marché mondial parfaitement concurrentiel que les gouvernements occidentaux viendraient ensuite perturber.

Or, le marché des minéraux critiques fonctionne plutôt dans un système opaque dominé dans plusieurs secteurs par un acteur étatique disposant d’une capacité considérable d’influencer l’offre et les prix.

Dans ce contexte, des prix planchers et des engagements d’achat gouvernementaux peuvent servir à fournir aux investisseurs privés la visibilité nécessaire pour financer de nouvelles installations.

L’objectif n’est donc pas nécessairement de remplacer le capital privé par l’État, mais de rendre certains projets suffisamment prévisibles pour attirer ce capital.

Les participations gouvernementales viennent néanmoins avec des contraintes. Elles peuvent comprendre des clauses de remboursement, des exigences de contenu national, des restrictions sur la vente des actifs ou encore des droits de veto accordés au gouvernement sur certaines transactions.

Les entreprises doivent désormais analyser une prise de participation gouvernementale presque comme elles analyseraient une dette, affirme Seidl-Inglesby.

Impossible de stocker ce qu’on ne produit pas

L’avocate se montre également plus prudente face à une autre stratégie privilégiée par plusieurs gouvernements: la création de réserves stratégiques.

Washington travaille notamment sur le projet Vault, qui vise à accroître les stocks américains de certains matériaux essentiels.

Mais une réserve n’a de valeur que si le produit que l’on souhaite entreposer existe déjà en quantité suffisante.

«Il faut qu’il y ait quelque chose à stocker», résume Seidl-Inglesby.

Cette remarque illustre encore une fois le caractère industriel du problème.

Un gouvernement peut disposer de milliards de dollars pour constituer une réserve stratégique. Cela ne produit toutefois ni terres rares séparées, ni graphite transformé, ni métaux raffinés si les installations capables de les fabriquer n’existent pas.

Une politique minérale qui devient une politique industrielle

Le constat rapporté par Mining.com dépasse donc largement l’industrie minière.

La nouvelle course occidentale aux minéraux critiques oblige les gouvernements à reconstruire des chaînes industrielles entières qui ont été progressivement concentrées ailleurs au cours des dernières décennies.

Cela signifie développer des mines, mais également des concentrateurs, des raffineries, des installations de séparation, des usines métallurgiques et finalement des manufacturiers capables d’utiliser leur production.

Le même raisonnement s’applique aux infrastructures énergétiques nécessaires pour alimenter ces installations, souvent très énergivores.

Un pays peut disposer d’immenses réserves de cuivre, de nickel, de lithium, de graphite ou de terres rares tout en demeurant industriellement dépendant d’un autre pays s’il ne possède pas les infrastructures permettant d’en tirer des matériaux finis.

La sécurité des approvisionnements ne se mesure donc plus simplement en tonnes de minerai présentes dans le sous-sol.

Elle se mesure également en capacité de raffinage, en expertise industrielle, en énergie disponible, en clients capables d’absorber la production et en contrats suffisamment solides pour permettre le financement de nouveaux projets.

Pour les pays occidentaux, la bataille des minéraux critiques pourrait ainsi se jouer beaucoup moins sur la découverte du prochain grand gisement que sur la capacité de reconstruire tout ce qui se trouve entre la mine et l’usine.

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