La journaliste Sharon Kirkey du National Post rapporte que la crise des opioïdes au Canada frappe désormais les enfants en bas âge, avec des cas tragiques de bébés et de tout-petits morts d’empoisonnement au fentanyl dans plusieurs provinces. Parmi eux, la petite Amelia, âgée de seulement 20 mois, retrouvée sans vie dans une maison de Kitchener, en Ontario, après avoir été exposée à une substance toxique laissée dans une poche de vêtement par sa mère toxicomane. Des tests ont révélé qu’il s’agissait non pas simplement de fentanyl, mais de carfentanil, un opioïde synthétique encore cent fois plus puissant.
Selon Sharon Kirkey, la mère avait utilisé cette drogue tôt le matin, avant de s’endormir à côté de sa fille après avoir lancé une vidéo pour enfants. À son réveil, Amelia était bleue et inerte. Malgré l’intervention rapide des secours, elle est décédée à l’hôpital ce jour-là. Sa main droite était teintée de bleu, et un sac en plastique mouillé, contenant des résidus de drogue, a été retrouvé sur le lit.
Le Dr Michael Rieder, pédiatre et professeur à l’Université Western en Ontario, est l’auteur principal d’une nouvelle étude sur les décès infantiles liés aux opioïdes. Il explique que la mort d’Amelia n’est malheureusement pas un cas isolé. Son étude a recensé 10 décès d’enfants de moins de 10 ans liés aux opioïdes en Ontario entre 2017 et 2021. Depuis la fin de cette période, 16 autres enfants du même groupe d’âge sont morts dans des circonstances similaires.
Le profil de ces enfants est frappant : tous étaient connus des services de protection de l’enfance, souvent dans des foyers précaires où la consommation de drogues par les parents était documentée. Dans la plupart des cas, les enfants sont morts à la maison, souvent dans leur espace de sommeil ou de jeu, où des traces de fentanyl ont été retrouvées.
Sharon Kirkey souligne que cette situation ne se limite pas à l’Ontario. L’Alberta a enregistré 11 décès similaires entre 2017 et 2024. En Saskatchewan, un bébé de 16 mois est mort avec ses deux parents à six mois d’intervalle en 2023. À Winnipeg, trois enfants âgés de moins de deux ans sont morts d’overdose au fentanyl en 2022 et 2023.
Le coroner en chef de l’Ontario, le Dr Dirk Huyer, a fourni les données au National Post. Il affirme que dans la moitié des cas étudiés, la cause du décès était jugée accidentelle. Dans l’autre moitié, la cause était « indéterminée », car il est souvent difficile de savoir si l’exposition de l’enfant au fentanyl a été intentionnelle ou non.
Dans sa recherche publiée dans la revue Pediatrics & Child Health, le Dr Rieder note que l’ingestion de fentanyl, même en quantité infime, peut être fatale pour un enfant. « Ça ne prend pas grand-chose », insiste-t-il. Chez l’adulte comme chez l’enfant, le fentanyl agit sur le système nerveux central, ralentit la respiration et peut mener à l’arrêt cardiaque.
Le cas d’Amelia illustre aussi les limites actuelles du système de protection de l’enfance. Sa mère, ancienne consommatrice de crack dès l’adolescence et victime d’abus dans sa jeunesse, avait tenté de rester sobre durant sa grossesse. Elle avait même contacté les services sociaux d’elle-même. Mais elle a rechuté peu avant la mort de sa fille, et malgré les inquiétudes exprimées par des proches, les visites prévues par les services de protection ont été annulées ou repoussées. Une visite devait avoir lieu le jour même de la mort d’Amelia, mais la mère avait laissé un message tôt le matin pour l’annuler.
Elle a finalement plaidé coupable à négligence criminelle ayant causé la mort. Le juge Melanie Sopinka, en rendant sa décision, a souligné que même si aucune peine ne pouvait ramener l’enfant, elle devait refléter la gravité d’une vie perdue.
Le Dr Katrina Assen, coauteure de l’étude et pédiatre à Calgary, précise que les enfants concernés sont souvent très jeunes — l’âge moyen étant de moins de deux ans — un âge où les tout-petits explorent activement leur environnement. Dans les foyers étudiés, le désordre, la présence de nombreux adultes et la négligence étaient fréquents. Trois enfants sur dix étaient autochtones.
Pour le Dr Rieder, la protection de l’enfance est en sous-effectif et en manque cruel de ressources. Il affirme qu’il faut parfois prendre des décisions difficiles : « Je sais par expérience comme ancien parent d’accueil que certains enfants sont plus en sécurité hors de leur famille. »
L’article de Sharon Kirkey cite également des cas bouleversants tirés des dossiers du coroner : un bébé retrouvé sans vie sous une table du salon, une autre enfant couchée sur un matelas sale avec des résidus de drogue, ou encore un bébé bleu et inerte à côté d’un sac de fentanyl.
Le rapport conclut que la présence de drogues dans un foyer avec enfants devrait automatiquement entraîner des actions de la part des services sociaux, incluant au minimum des mesures de sécurité obligatoires et des visites de suivi. L’Association ontarienne des sociétés d’aide à l’enfance affirme quant à elle qu’elle intervient dès que des risques sont identifiés, avec des plans pouvant aller de stratégies de réduction des méfaits à la prise en charge légale de l’enfant.
Pour le Dr Rieder, il est urgent d’agir : « L’addiction est une maladie horrible qui fait prendre des décisions irrationnelles. Mais ce sont des enfants qui meurent. Il faut faire mieux. »



