La fuite des cerveaux technologiques s’accélère : un défi existentiel pour l’économie canadienne

Le Globe and Mail, sous la plume de Sean Silcoff et Joe Castaldo, dresse un constat inquiétant : les fondateurs de startups canadiennes quittent le pays à un rythme accéléré, mettant en péril la compétitivité et la prospérité future du Canada. Une enquête du fonds de capital-risque torontois Leaders Fund révèle que seulement 32,4 % des jeunes pousses “à fort potentiel” dirigées par des Canadiens et lancées en 2024 avaient leur siège social au pays, contre plus de 67 % entre 2015 et 2019. La chute est brutale et reflète un phénomène de plus en plus visible : l’exode de l’innovation.

Des histoires de réussite… qui s’écrivent ailleurs

Le cas de Gumloop, cité par le Globe and Mail, est révélateur. Fondée à Vancouver par Max Brodeur-Urbas et son partenaire, cette startup d’automatisation par intelligence artificielle a suivi le prestigieux programme Y Combinator à San Francisco. Le résultat? L’entreprise a décidé de rester dans la Silicon Valley, convaincue que l’écosystème américain offrait des conditions optimales de croissance. « Être à San Francisco, c’est faire tout ce qui est possible pour maximiser nos chances de succès », confie Brodeur-Urbas aux journalistes.

Ce choix n’est pas isolé. Des géants tels qu’Uber, OpenAI ou Slack ont aussi des cofondateurs canadiens, mais c’est aux États-Unis que ces entreprises ont prospéré. La nouvelle enquête démontre que ce magnétisme n’a jamais été aussi fort.

Un écosystème canadien fragilisé

Leaders Fund, dont les données s’appuient sur 2 932 startups financées à hauteur d’au moins 1 M$ US, observe une dégradation de presque tous les indicateurs depuis 2020. « Après la pandémie, chaque métrique s’est détériorée au Canada, alors que d’autres écosystèmes se maintenaient », explique le cofondateur Gideon Hayden au Globe and Mail.

Les États-Unis accueillent désormais près de la moitié des nouvelles startups canadiennes à fort potentiel, soit presque le double du niveau observé en 2019. La comparaison est cruelle : en 2024, les États-Unis ont produit 45 fois plus de startups de ce type que le Canada. La part canadienne parmi les grandes régions mondiales (États-Unis, Union européenne, Israël, Canada) s’est effondrée de 4,8 % en 2018 à seulement 1,5 % en 2024.

Obstacles structurels et erreurs politiques

Plusieurs causes se conjuguent, selon les acteurs interrogés par Silcoff et Castaldo. Le confinement prolongé au Canada a affaibli les réseaux locaux et les événements fondateurs, essentiels à l’écosystème. Le climat fiscal et réglementaire pèse aussi lourd. La proposition libérale de hausser l’imposition des gains en capital en 2023, même si elle a ensuite été abandonnée par le premier ministre Mark Carney, a marqué une perte de confiance durable. Pendant ce temps, les États-Unis relevaient leur exemption fiscale à 15 M$ US, renforçant l’attractivité du pays.

Comme le résume Lucy Hargreaves, PDG de Build Canada, dans les pages du Globe and Mail : « Les fondateurs ne fuient pas le Canada, ils fuient les frictions que le Canada a créées. Si nous continuons à les repousser, nous exportons notre prospérité future. »

Des contrepoids et un espoir de rebond

Le portrait n’est pas totalement sombre. Le Globe and Mail rapporte que certaines voix mettent en avant des atouts réels : un bassin de talents abordables, une communauté entrepreneuriale solidaire et des pôles régionaux dynamiques comme Calgary, Waterloo ou St. John’s. Shopify, loin de déserter, organise des “Builder Sundays” attirant des centaines de jeunes fondateurs décidés à rester.

Des initiatives comme Simple Ventures à Toronto, fondée par Mike Katchen (Wealthsimple) et Rachel Zimmer, ou Barn VC à Waterloo, témoignent d’une volonté de reconstruire un écosystème solide, en investissant directement dans de nouvelles générations d’entrepreneurs. De même, des programmes comme Invest Ottawa constatent une multiplication des candidatures, signe d’un regain d’intérêt local.

L’urgence d’un sursaut

Le témoignage de Chad Bayne, associé chez Osler, Hoskin & Harcourt, sonne comme un avertissement. Il dit voir « une génération entière de fondateurs partir trop tôt », ce qui risque de créer une « génération perdue » difficile à rapatrier.

Chaque départ signifie moins d’emplois, moins d’impôts et moins d’innovations sur le sol canadien. Comme le conclut Benjamin Bergen, du Council of Canadian Innovators, cité par le Globe and Mail, le Canada doit traiter ses startups comme un “actif stratégique”, au même titre que ses ressources naturelles. Faute de quoi, le pays risque de demeurer simple spectateur de la révolution technologique, tandis que son avenir s’écrit ailleurs.

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