La laïcité québécoise face au cadre du libéralisme canadien

« Il n’y a eu aucune volonté de démanteler la croix du mont Royal, écrit Janice Kennedy, et pourtant les symboles de l’islam sont soumis à la poussée de laïcisation du Québec. »

Dans un article publié dans le Toronto Star, la journaliste Janice Kennedy livre une charge acerbe contre la loi 21 du gouvernement de la CAQ qui, selon elle, pousserait l’intolérance à un niveau tant inédit que paradoxal dans une société par ailleurs très libérale.

Dans son billet, Kennedy reconnaît qu’une forme de laïcité est souhaitable pour se prémunir contre l’emprise d’institutions religieuses sur la démocratie, mais insiste qu’au Québec, elle sert de paravent pour dissimuler une volonté cachée de viser spécifiquement l’Islam. Elle souligne que les symboles chrétiens historiques, comme la croix du Mont-Royal, le drapeau et les toponymes religieux ne sont jamais remis en question, alors que les signes visibles de minorités religieuses (hijab, kippa, turban), les salles de prière ou les repas halal deviennent problématiques. Selon elle, le Québec, jadis progressiste, est aujourd’hui affaibli par une insularité ancienne, nourrie par des zélotes du passé, et qui a engendré une forme de xénophobie incompatible avec ses aspirations libérales.

Elle conclut en écrivant que cette « croisade laïque », qu’elle estime ironiquement religieuse dans son zèle, a abîmé l’image du Québec. Sans comparer directement le Québec à l’Amérique de Donald Trump, elle estime que la loi de la CAQ dégage une « odeur trumpienne », intolérant, mesquine et vide sur le plan intellectuel. Comme thèse finale, elle avance que « la diversité n’est pas dangereuse, et qu’un Québec véritablement moderne le comprendrait. »

Kennedy est une anglophone originaire de Montréal. Avant de se concentrer sur la loi 21, son article dénonce les politiques linguistiques visant à protéger le fait français au Québec — dont la loi 96 de 2022, qu’elle estime « anglophobe ». Pour l’auteure, la croisade laïque d’aujourd’hui n’est que l’écho contemporain des vieux démons du nationalisme québécois, c’est-à-dire les mêmes qui ont longtemps affirmé leur aversion envers les Anglais.

Ce billet d’opinion illustre la manière dont la loi 21 est présentée et perçue dans le reste du Canada à l’approche des audiences prévues en 2026 pour contester Loi sur la laïcité de l’État. L’audience principale, qui se tiendra à la Cour suprême du Canada, pourrait constituer un jugement historique — la décision est susceptible de redéfinir la validité de l’usage de la clause dérogatoire par les provinces, et plus largement, la place de la laïcité et des droits religieux dans les institutions publiques au pays.

À partir des données disponibles, il est raisonnable de dire que la majorité des anglophones du Québec n’appuient pas la Loi 21, et qu’une proportion notable considère qu’elle viole des principes de droits ou de libertés. Selon un sondage Léger effectué en 2022, seulement 26% des anglophones du Québec sont favorables à l’interdiction du port de signes religieux visibles par le personnel enseignant, par rapport à un appui de 59% parmi la population francophone.

Il faut revenir sur un argument mis de l’avant dans son article, selon lequel les symboles chrétiens historiques, comme la croix du Mont-Royal, ne sont jamais remis en question. D’abord, c’est incorrect. La Loi 21 sur la laïcité de l’État a conduit au retrait du crucifix du Salon bleu de l’Assemblée nationale du Québec en juillet 2019, après une motion unanime adoptée en mars de la même année — pour en faire un objet patrimonial exposé ailleurs dans l’édifice.

Un mois plus tard, la mairesse de Montréal Valérie Plante a fait retirer le crucifix de la salle du conseil. Et d’ici Noël 2025, c’est la salle du conseil de l’Hôtel de ville de Québec qui s’apprête à voir son crucifix retiré, suite à une décision unanime des élus municipaux motivée par le principe de neutralité religieuse. Notez que lorsqu’il s’agit d’effacer des repères de l’héritage culturel du peuple canadien français, les décisions sont prises à l’unanimité.

La voie de la laïcité va-t-elle finir par nous contraindre à invisibiliser toute trace de l’héritage catholique dans l’espace public? Il faut distinguer deux notions qui sont souvent confondues : la laïcité de l’État et la sécularisation de l’espace public. La laïcité moderne ne signifie pas que les signes religieux doivent disparaître de l’espace public social (elle n’empêche pas le voile islamique d’avoir une forte visibilité dans certains quartiers). Elle exige uniquement que l’État, ses institutions et leurs représentants restent neutres et ne favorisent aucune religion.

Et c’est là qu’il faut établir une distinction entre un crucifix sur le mur d’un parlement, qui est un espace public institutionnel et la croix sur le Mont-Royal, qui est un lieu de l’espace public social.

Le Québec fait partie — bien malgré lui —  du régime constitutionnel canadien, qui est résolument libéral. Le système canadien est structuré par la Charte des droits et libertés et une jurisprudence qui protège très largement l’expression personnelle, y compris religieuse. Dans cette logique libérale, la laïcité ne peut servir qu’à protéger la liberté de conscience. L’État doit être neutre, mais ne peut pas « effacer » les identités individuelles.

Aussi molle que soit la loi 21, elle est en tension avec le régime canadien qui  ayant inscrit constitutionnellement le multiculturalisme, est probablement le plus libéral du monde occidental en matière de pluralisme culturel et de droits individuels. L’application de la loi 21 n’a été possible que grâce à l’usage de la clause dérogatoire, qui permet à un gouvernement d’adopter une loi qui contreviendrait autrement à certains droits libéraux, mais uniquement pour une durée maximale de 5 ans, et renouvelable.

Il faut comprendre que dans un cadre constitutionnel conservateur, la laïcité serait interprétée tout autrement. Le conservatisme met l’accent sur la continuité culturelle, la valeur des traditions historiques et la préservation des symboles identitaires hérités, même lorsqu’ils sont d’origine religieuse. Dans une telle logique, un crucifix dans un parlement ne serait pas perçu comme une atteinte à la neutralité de l’État, mais comme un marqueur historique ou un symbole civilisationnel. On ne proposerait pas non plus de retirer la croix du Mont-Royal par « cohérence laïque ». Autrement dit, une laïcité assumée comme asymétrique — préservant les symboles majoritaires tout en encadrant les pratiques contemporaines — serait non seulement acceptable, mais parfaitement normale.

Tandis que l’élection provinciale approche et que le Parti Québécois, en tête dans les sondages, promet la tenue d’un troisième référendum, la question de l’indépendance est de retour à l’avant-scène. On parle beaucoup de protection du français, mais il ne faudrait pas négliger l’élément constitutionnel, et comprendre que l’accès à l’indépendance peut permettre de sortir le Québec des contraintes imposées par le carcan multiculturaliste — ou non, selon l’orientation constitutionnelle choisie.

Le billet de Janice Kennedy souligne la logique interne du libéralisme canadien, et nous rappelle que les normes auxquelles le nationalisme identitaire québécois est sommé de se plier, sous peine d’être taxé d’intolérance, de xénophobie ou de vacuité intellectuelle.

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