La montée du terrorisme d’extrême gauche aux États-Unis : un basculement inédit en trente ans

Depuis plusieurs années, le débat sur la violence politique aux États-Unis se résume souvent à une confrontation de perceptions partisanes : les uns dénoncent les menaces venues de l’extrême droite, les autres pointent la radicalisation d’une frange de la gauche. Dans ce climat polarisé, chaque camp tend à minimiser les dérives de ses partisans pour mieux exagérer celles de ses adversaires. Pourtant, derrière ces accusations croisées, une réalité empirique se dessine, et elle surprend par son caractère inédit.

Daniel Byman et Riley McCabe rapportent dans The Atlantic que, pour la première fois depuis plus de trois décennies, les attaques terroristes attribuées à l’extrême gauche surpassent celles de l’extrême droite aux États-Unis. Leur analyse, issue d’une vaste étude du Center for Strategic and International Studies (CSIS), repose sur un corpus de 750 attaques et complots recensés entre 1994 et le 4 juillet 2025.

Une inversion de tendance historique

Les auteurs rappellent que le terrorisme d’extrême gauche avait pratiquement disparu à partir des années 1980, après l’apogée des groupes radicaux tels que le Weather Underground ou l’Armée de libération symbionésienne dans les années 1960-1970. Durant les décennies suivantes, les violences étaient dominées par les mouvances d’extrême droite et djihadistes. Entre 1994 et 2000, par exemple, seulement quatre incidents d’extrême gauche furent recensés, contre 144 liés à l’extrême droite.

Ce rapport de force a progressivement évolué, mais l’écart est resté marqué jusque dans les années 2010. Le tournant, expliquent Byman et McCabe, s’est produit avec l’ascension politique de Donald Trump en 2016, qui a galvanisé non seulement la droite dure mais aussi une frange extrême de la gauche. De 2016 à 2024, 37 incidents attribués à la gauche radicale ont été recensés, souvent motivés par une hostilité antigouvernementale ou partisane. En 2025, déjà cinq attaques ou complots avaient eu lieu avant le 4 juillet, plaçant l’année sur la trajectoire la plus violente pour l’extrême gauche depuis plus de 30 ans.

Exemples récents et conséquences

Les chercheurs citent un cas survenu le 4 juillet 2025, lorsqu’un assaillant a tiré sur un policier répondant à un appel dans un centre de détention de l’ICE au Texas. Quatorze suspects ont été arrêtés et font face à des accusations fédérales, notamment pour tentative de meurtre sur des agents fédéraux. Plus médiatisé encore : l’assassinat de Charlie Kirk, figure conservatrice, dont les premiers éléments d’enquête suggèrent une motivation idéologique d’extrême gauche.

Les auteurs rappellent toutefois la difficulté de catégoriser certains profils : nombre d’extrémistes piochent dans ce qu’un ancien directeur du FBI, Christopher Wray, a qualifié de « salade bar idéologique », rendant les étiquettes politiques parfois artificielles. L’attentat de 2011 visant la représentante démocrate Gabby Giffords illustre ces cas de motivations confuses.

Comparaison avec l’extrême droite

Selon Byman et McCabe, les violences de droite restent historiquement plus meurtrières : au cours de la dernière décennie, 152 attaques d’extrême droite ont causé 112 morts, tandis que 36 incidents d’extrême gauche ont tué 13 personnes. La droite radicale tend à viser des groupes entiers, tandis que la gauche extrême cible davantage des individus, comme l’assassinat du PDG de UnitedHealthcare Brian Thompson en 2024 ou la tentative de meurtre contre Donald Trump en Floride.

Sous l’administration Biden, après l’assaut du Capitole en 2021, la priorité fut donnée à la lutte contre l’extrême droite, avec plus de 1 000 inculpations liées au 6 janvier et la mise au pas de milices comme les Proud Boys et les Oath Keepers. Le nombre d’attentats d’extrême droite a diminué, mais les violences n’ont pas disparu. En 2025, un seul incident majeur a été recensé jusqu’en juin : l’assassinat de la députée du Minnesota Melissa Hortman et de son mari.

L’élection de Trump, analysent les auteurs, pourrait avoir démobilisé certains militants d’extrême droite en leur donnant le sentiment que leurs revendications sont désormais prises en charge par le pouvoir. Enrique Tarrio, ex-dirigeant des Proud Boys gracié par Trump, l’a résumé ainsi : « Nous avons gagné. Nous avons ce que nous voulions. »

Un climat de polarisation dangereuse

La mort de Charlie Kirk pourrait toutefois inverser cette accalmie, préviennent Byman et McCabe. Des conservateurs présentent déjà son assassinat comme une preuve d’une « guerre » menée par la gauche. Trump lui-même affirme que des réseaux organisés financeraient la violence politique. De tels discours, selon les auteurs, risquent d’alimenter un cycle de représailles, de justifier une répression accrue contre les mouvements de gauche et, par ricochet, de nourrir davantage de radicalisation.

L’opinion publique américaine demeure profondément polarisée. Les chercheurs notent que si moins de 4 % des citoyens soutiennent réellement des actes de violence partisane, plus de 40 % croient que leurs adversaires politiques approuveraient le meurtre si cela servait leurs intérêts — une perception alimentée par la rhétorique extrême des deux camps.

Briser le cycle

Pour Daniel Byman et Riley McCabe, la clé réside dans la condamnation claire et systématique de toute violence politique, peu importe sa provenance. Ils saluent certains exemples bipartisans : des démocrates après l’assassinat de Kirk, des républicains après l’attentat contre Melissa Hortman ou encore l’agression de Paul Pelosi en 2022. Le gouverneur de l’Utah, Spencer Cox, est cité comme modèle : en qualifiant le meurtre de Kirk « d’attaque contre nous tous », il a rappelé l’importance de « mieux savoir être en désaccord » plutôt que de céder à l’escalade.

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