La notion de non-binarité et la faillite intellectuelle du régime libéral

Au Québec, le Tribunal des droits de la personne a condamné le salon de coiffure Station10 à verser une indemnité 500$ à Alexe Frédéric Migneault, un individu s’identifiant comme non binaire. Ce dernier s’était plaint d’avoir subi un grave préjudice, car le site web du salon lui proposait les options suivantes: « homme, femme, enfant, barbe ou tresses ». Sur sa page Facebook, la liste d’une cinquantaine d’autres plaintes liées à l’identité non binaire est accompagnée de l’invitation : « Si vous vivez des blocages et des frustrations de ce type, n’hésitez pas à me contacter ».

Depuis le milieu des années 2010, la notion de « non-binarité » s’impose de plus en plus dans l’espace public, notamment en raison de l’activisme LGBTQ+, mais aussi par l’intermédiaire des médias, des politiques progressistes et des tribunaux. Cette montée en visibilité s’accompagne d’un glissement conceptuel : le refus de reconnaître l’identité non binaire comme réalité objective est désormais présenté par les militants LGBTQ+ comme une forme « d’effacement » de la personne elle-même. Migneault justifie d’ailleurs son action en invoquant que « les personnes non binaires ont le droit de ne pas être effacées ».

Or, l’absence d’une option « non binaire » parmi les choix d’une plateforme n’efface pas concrètement un individu qui s’identifie comme tel. La question porte sur la reconnaissance de l’identité revendiquée, non sur l’existence sociale de la personne. De la même manière qu’un individu peut continuer à se définir lui-même comme étant de gauche (ou de droite) même si d’autres jugent cette identité incohérente ou contradictoire par rapport à ses choix et actions. Cette personne peut persister dans son auto-identification politique sans que la société ait l’obligation de l’entériner officiellement. On pourrait aussi avancer comme parallèle l’auto-identification toute aussi subjective à un courant artistique ou à un genre musical.

Un effacement réel se manifesterait par l’exclusion : l’interdiction d’accès à des lieux, le refus de services ou l’empêchement de participer à des activités ouvertes à tous. Tant que les individus qui s’identifient en tant que non binaires peuvent circuler librement et bénéficier des mêmes droits civils que les autres citoyens, on ne peut pas raisonnablement parler d’effacement ou de refuser leur droit d’exister. La controverse actuelle ne concerne pas la liberté individuelle, mais la reconnaissance institutionnelle d’une auto-identification particulière, et la légitimité de l’idéologie dont elle découle.

La notion de non binarité repose sur un concept qui n’est pas observable empiriquement. Car il n’est pas ici question d’individus intersexe, c’est-à-dire ceux dont les caractéristiques sexuelles ne correspondent clairement ni au masculin ni au féminin. L’intersexualité désigne l’anomalie du développement sexuel, une réalité biologique. Les personnes qui s’identifient comment non binaires n’y font pas référence. Dans la vaste majorité des cas, il ne s’agit pas de personnes dites intersexe – bien que la cause intersexe (le I dans l’acronyme LGBTQIA+) ait été instrumentalisée par les militants de l’idéologie queer.

L’identité de genre non binaire relève d’un ressenti subjectif et d’un cadre idéologique précis. Elle ne décrit pas un état physique mesurable, mais une expérience intérieure. En ce sens, parler de « personne non binaire » comme d’un fait objectif revient à confondre affirmation personnelle et réalité descriptive. Une prudence terminologique devrait s’imposer dans les médias : il serait plus exact de parler de « personne qui s’identifie comme non binaire ».

On ne peut pas négliger la dimension politique de l’identité non binaire. Tandis qu’on retrouve des personnes homosexuelles, bisexuelles ou transgenre binaires d’un bout à l’autre du spectre politique (Caitlyn Jenner est membre du parti Républicain), toutes les personnes qui s’identifient comme non binaires se retrouvent radicalement à gauche. Pourquoi? Probablement parce qu’il y a dans cette identité un moyen pour des blancs hétérosexuels de faire partie d’un groupe minoritaire « opprimé » et de s’octroyer des points d’intersection dans le barème woke. Il faut avant tout y voir une mode politique apparentée au néo-progressisme.

Cette identité s’accompagne souvent d’un look androgyne. Or l’androgynie n’a pas toujours été associée à une remise en cause de la réalité biologique. Dans les années 1970 et 1980, des figures publiques à l’apparence ambiguë n’affirmaient pas être devenues autre chose qu’un homme ou une femme. Par exemple : Boy George restait un garçon. Son look n’était pas confondu avec une transformation ontologique. Avec l’avènement de la mouvance LGBTQ+, ce qui était une expression esthétique individuelle est devenu une affirmation politique, d’où l’exigence de reconnaissance collective.

Cette exigence trouve un appui croissant dans les institutions juridiques, comme en témoigne cette affaire.

Le Tribunal des droits de la personne est un tribunal administratif relevant du gouvernement du Québec. Ses jugements ont force exécutoire et sont appelables devant la Cour supérieure. Les juges qui y siègent sont désignés par le gouvernement du Québec, plus précisément par le Conseil des ministres, sur recommandation du ministre de la Justice ou du procureur général. En d’autres termes, le gouvernement du Québec a l’autorité finale en matière de nomination ou de désignation.

Ni le gouvernement du Québec, ni l’Assemblée nationale ne peuvent invalider un jugement rendu par le Tribunal des droits de la personne, aussi saugrenu puisse-t-il apparaître aux yeux d’une écrasante majorité de citoyens. Son autorité s’inscrit ainsi dans ce qu’on peut appeler « le gouvernement des juges », un pouvoir caractéristique du régime libéral.

L’intervention des tribunaux des droits de la personne dans ce type de dossier révèle une dérive du libéralisme. Ces tribunaux sont censés protéger les individus contre les abus de la majorité, mais ils deviennent des instruments imposant à l’ensemble de la société une interprétation idéologique minoritaire des identités humaines. Lorsque des décisions juridiques assimilent l’absence d’une option « non binaire » à de la discrimination, ce n’est plus seulement un service particulier qui est encadré, mais une nouvelle conception du réel qui est prescrite. Le « gouvernement des juges » impose des normes sociales progressistes, sans la tenue d’un débat législatif. Cette décision donne l’impression d’une justice militante qui ne se contente plus d’appliquer le droit, mais participe à l’imposition d’une idéologie, qui plus est, s’attaque aux repères de la société.

Ce qui rend cette affaire grave, ce n’est pas le montant de $500, mais la charge symbolique de la décision du Tribunal des droits de la personne, qui crée un mauvais précédent. En validant juridiquement des griefs liés à des préjudices fantasmés plutôt qu’à des dommages concrets, elle encourage des plaintes frivoles et renforce le risque de surjudiciarisation des interactions ordinaires. Ensuite, elle impose un fardeau supplémentaire aux petites entreprises, qui vont se sentir obligées d’adapter leurs modèles pour se conformer à de nouvelles normes idéologiques (auxquelles elles ne souscrivent pas nécessairement), avec les coûts financiers que ça implique. Cette décision étend de manière excessive la notion de discrimination, en assimilant des sentiments blessés à des préjudices sérieux.

Personne n’aime les chouchous. Cet appui juridique au militantisme LGBTQ+ risque essentiellement de susciter un mépris à l’endroit des minorités sexuelles (y compris des individus qui rejettent le mouvement). Contre-productivité 101.

La société doit-elle faire fi de la liberté de conscience et reconnaître toute identité autoproclamée comme une réalité objective? Les historiens qui s’intéresseront à notre époque considéreront probablement la validation de l’idéologie queer par les institutions du régime libéral comme marqueur ultime de leur faillite morale et intellectuelle.

Facebook
Twitter
LinkedIn
Reddit
Email

Les nouvelles à ne pas manquer cette semaine