La quête du zéro carbone électrique risque-t-elle de nuire à la transition énergétique?

Depuis quelques années, le débat climatique au Canada s’est cristallisé autour d’un objectif devenu quasi sacré : l’électricité zéro carbone. Or, derrière ce consensus apparent, une question commence à émerger — discrètement mais de plus en plus fermement — dans les cercles énergétiques et économiques : à force de vouloir une électricité parfaitement « propre », ne risque-t-on pas de compromettre la transition énergétique elle-même? C’est l’argument central développé par Bruce Lourie dans une analyse publiée hier dans The Globe and Mail.

Une électricité canadienne déjà largement décarbonée

Bruce Lourie, président de la Ivey Foundation et professeur de pratique au Trottier Institute for Sustainability in Engineering and Design de l’Université McGill, rappelle d’emblée un fait souvent minimisé dans le débat public : le Canada possède déjà l’un des réseaux électriques les plus propres au monde. Selon les données qu’il cite, le système électrique canadien est décarboné à 84 %, grâce à un socle historique d’hydroélectricité au Québec, en Colombie-Britannique, au Manitoba et à Terre-Neuve-et-Labrador, ainsi qu’à l’énergie nucléaire en Ontario.

Cette situation constitue un avantage comparatif majeur, longtemps perçu par les décideurs comme une rampe de lancement idéale pour la lutte contre les changements climatiques. Toutefois, explique Lourie, la difficulté commence précisément là où le discours politique s’emballe : dans la poursuite obstinée du dernier segment menant au 100 %.

Le « problème du dernier kilomètre »

S’appuyant sur les travaux de l’Energy Transitions Commission et du Rocky Mountain Institute, deux groupes de réflexion internationaux, Bruce Lourie met en lumière une réalité économique fondamentale : la décarbonation du réseau électrique ne suit pas une courbe de coûts linéaire.

Les premières étapes — passer de 50 % à 80 % d’électricité décarbonée — sont relativement abordables. En revanche, au-delà de 80 %, les coûts explosent, et le passage de 90 % à 100 % peut faire doubler ou tripler les coûts marginaux. Cette dernière tranche exige des investissements massifs en stockage énergétique, en surcapacité renouvelable, en nouvelles lignes de transport ou encore en captage du carbone, simplement pour garantir la fiabilité lors des périodes de pointe.

Dans le contexte canadien, Lourie estime que cette dynamique pourrait entraîner des hausses de tarifs de 20 à 40 % dans les provinces non hydroélectriques — une perspective lourde de conséquences économiques et sociales.

Des réalités provinciales contrastées

L’auteur illustre son propos par plusieurs cas provinciaux. En Alberta, par exemple, le remplacement du charbon par le gaz naturel a permis une décarbonation de 60 %, tout en stabilisant un système longtemps marqué par des prix élevés. Selon Lourie, la province pourrait dépasser 90 % de décarbonation en combinant davantage d’éolien et de solaire, tout en conservant quelques centrales au gaz utilisées uniquement lors des pointes hivernales, notamment lors des grands froids de janvier, lorsque la demande explose et que la production solaire chute.

À l’inverse, la Colombie-Britannique offre un exemple révélateur des limites du dogme du 100 %. Avec 98 % d’électricité déjà propre, BC Hydro a averti que l’élimination complète des centrales au gaz de pointe entraînerait des coûts disproportionnés. Des situations similaires se présentent en Nouvelle-Écosse, au Québec et au Manitoba, où les derniers pourcentages de décarbonation exigent des investissements à rendement décroissant.

Le paradoxe de l’électrification

Le cœur de l’argumentation de Bruce Lourie repose sur un paradoxe qu’il juge dangereux. Selon des modélisations citées par le Transition Accelerator, environ 60 % de l’énergie finale consommée au Canada devra être électrifiée d’ici 2050, ce qui implique un doublement de la production d’électricité. L’ensemble de la stratégie climatique canadienne repose donc sur l’électrification massive du transport et du chauffage.

Or, souligne Lourie, les consommateurs arbitrent avant tout en fonction des coûts. Si le prix de l’électricité augmente de 30 % pendant que le gaz naturel demeure abordable, l’attrait des véhicules électriques ou des thermopompes diminue fortement. Dans ce scénario, la quête du réseau parfaitement décarboné pourrait ralentir, voire saboter, la transition globale.

Une approche pragmatique plutôt que dogmatique

Lourie ne plaide pas pour un statu quo fossile, mais pour une hiérarchisation intelligente des priorités climatiques. Maintenir une fraction marginale de production au gaz — utilisée quelques centaines d’heures par année — permettrait d’atteindre 95 % de décarbonation du réseau à moindre coût, tout en accélérant l’électrification de l’économie réelle.

Les émissions associées à ces centrales de pointe, écrit-il, sont dérisoires comparées aux émissions évitées grâce à une adoption plus rapide des véhicules électriques et des systèmes de chauffage électrifiés. Les règles et les normes demeurent nécessaires, conclut-il, mais la flexibilité doit primer, faute de quoi l’objectif ultime — réduire les émissions globales — risque d’être compromis par un excès de rigidité idéologique.

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