Au nord-ouest de la Colombie-Britannique, des communautés autochtones longtemps écartées du développement industriel se hissent aujourd’hui parmi les acteurs les plus influents du secteur énergétique canadien. En misant sur le gaz naturel liquéfié (GNL), les nations Nisga’a et Haisla ont décidé de reprendre la main sur leur destin économique. Selon Geoff Russ, qui signe un article dans le National Post le 10 octobre 2025, cette évolution représente la forme la plus concrète et la plus durable de la réconciliation : celle qui passe par la prospérité et l’autonomie.
Les deux nations, situées sur la côte nord du Pacifique, participent désormais à des projets d’envergure qui redessinent la carte énergétique du Canada. À Kitimat, la Nation Haisla s’est associée à LNG Canada, terminal d’exportation dont la première cargaison à destination de l’Asie a quitté le port le 1er juillet 2025. Elle prépare aussi Cedar LNG, sa propre installation flottante, prévue pour 2028 et alimentée exclusivement par l’électricité de BC Hydro. Ce choix fera de l’installation l’une des plus propres au monde, une fierté que la cheffe Crystal Smith résume en affirmant que son peuple « établit une nouvelle norme en matière d’énergie responsable et durable ».
Plus au nord, à proximité de Prince Rupert, la Nation Nisga’a avance son propre projet, Ksi Lisims LNG, développé en partenariat avec Rockies LNG et Western LNG. Après avoir reçu en septembre dernier l’approbation environnementale provinciale, le projet vient aussi d’obtenir l’aval fédéral dans le cadre du processus « un projet, une évaluation ». Pour Eva Clayton, présidente du gouvernement Nisga’a Lisims, cette réussite incarne une nouvelle ère : « C’est cela, la réconciliation : une nation autrefois en marge de l’économie canadienne, qui dirige aujourd’hui un projet capable de bâtir un pays plus fort et plus résilient. »
Les retombées économiques s’annoncent considérables. Ksi Lisims LNG créera jusqu’à 800 emplois durant la construction et environ 250 postes permanents pendant trois décennies. Son approvisionnement sera assuré par le gazoduc Prince Rupert Gas Transmission (PRGT), dont une portion importante est déjà réalisée : 42 kilomètres défrichés, neuf ponts, près de 50 kilomètres de routes d’accès et 70 millions de dollars investis en un an.
Geoff Russ souligne que ces initiatives ne relèvent pas d’une simple volonté d’intégration économique : elles marquent un tournant structurel. En devenant propriétaires et partenaires, les Premières Nations se positionnent comme des piliers du développement énergétique canadien, dans un contexte mondial où la demande asiatique pour le GNL s’envole. Des pays comme le Japon, la Corée du Sud ou Taïwan cherchent à diversifier leurs approvisionnements, tandis que les besoins énergétiques explosent avec la croissance de l’intelligence artificielle et des technologies de pointe.
Le Canada se trouve donc en concurrence directe avec un projet américain de 44 milliards de dollars en Alaska, destiné lui aussi à fournir du gaz à l’Asie. Pourtant, la Colombie-Britannique conserve une avance stratégique : ses projets sont déjà en construction, et leur proximité avec le continent asiatique réduit de moitié le temps de transport du GNL par rapport aux terminaux du golfe du Mexique.
Russ rappelle que ces succès trouvent leurs origines dans la vision de dirigeants autochtones comme Ellis Ross, ancien chef Haisla, qui, il y a plusieurs années, avait emmené l’ex-première ministre Christy Clark survoler la région de Kitimat pour lui montrer le potentiel énergétique de la côte nord. Aujourd’hui, ce rêve devient réalité.
Malgré ces réussites, la couverture médiatique demeure déséquilibrée. Comme le faisait remarquer récemment l’ancien premier ministre albertain Jason Kenney lors d’une entrevue à CBC, les leaders autochtones favorables au développement économique reçoivent beaucoup moins d’attention que les militants écologistes opposés à ces projets. Pour Geoff Russ, cette absence d’équilibre ne saurait ternir la portée de ce mouvement. Ce qu’accomplissent les Nisga’a et les Haisla dépasse le cadre local : ils redéfinissent la notion même de réconciliation, en la fondant sur la souveraineté économique et la création de richesse.



