Le 24 novembre 2025, un segment de La Joute (LCN) portant sur le projet de loi du ministre Jean-François Roberge a tourné à l’affrontement direct entre Mathieu Bock-Côté et Yasmine Abdelfadel. Le débat fut émotif, mais surtout révélateur de deux visions irréconciliables de la laïcité et du vivre-ensemble au Québec.
Le ministre Roberge propose un projet de loi qui balise enfin l’espace public avec une série de mesures destinées à clarifier la frontière entre religion et institutions publiques. Parmi elles :
- Interdiction des signes religieux dans les CPE et services de garde — avec clause grand-père.
- Interdiction des prières publiques dans la rue ou les parcs, sauf autorisation préalable.
- Absence de signes religieux dans les communications institutionnelles (ex. : publicités montrant des symboles religieux).
- Fermeture des locaux de prière dans les institutions publiques (CÉGEPS, universités), sauf prisons et CHSLD.
- Interdiction des menus exclusivement religieux dans les cafétérias.
- Prestation à visage découvert exigée pour tout le parcours scolaire, de la prématernelle à l’université.
Pour Mathieu Bock-Côté, ces mesures vont enfin dans la direction d’une laïcité forte. Pour Yasmine Abdelfadel, elles ratent leur cible : aucune de ces mesures ne préviendra d’autres cas comme celui signalé à l’école Bedford, parce qu’on ne s’adresse pas à la mentalité et aux compétences des enseignants.
Au cœur de la discussion : la question du voile islamique. Bock-Côté considère que la normalisation du voile islamique constitue un problème, car ce symbole remet en question nos valeurs. Abdelfadel voit une loi qui stigmatise la communauté musulmane.
Son amalgame ne tient pas compte des musulmans qui ne demandent pas d’accommodements religieux. Selon l’étude de l’Environics Institute (2016) sur les musulmans du Canada, plus de 40 % des femmes musulmanes ne portent pas le voile. Une question se pose : comment une loi renforçant la neutralité de l’espace public pourrait-elle stigmatiser des individus qui n’affichent aucune visibilité religieuse?
Au moment où Mathieu Bock-Côté nie cette stigmatisation, le débat déraille : « Lorsqu’on est islamophobe, il faut le dire », lui lance Yasmine Abdelfadel. Les femmes qui portent le voile ne sont pas des « extrémistes », poursuit-elle – alors qu’il n’avait pas employé ce terme.
Bock-Côté réfute l’accusation d’islamophobie. Le point culminant survient peu après lorsqu’il mentionne les Frères musulmans, ce qui déclenche l’indignation d’Abdelfadel. Ne lui en déplaise, le propos de Bock-Côté était factuel : la Société des Frères musulmans est bel et bien une organisation islamiste qui a utilisé le voile comme marqueur identitaire majeur dans sa stratégie d’islamisation sociale.
Fondés en 1928 en Égypte, les Frères musulmans sont un mouvement islamiste dont l’ambition est à la fois religieuse et politique. Dans leur stratégie d’islamisation sociale, le voile a été très tôt utilisé comme symbole identitaire et marqueur d’adhésion.
Dès les années 1930, le mouvement associe la séparation des sexes à la « renaissance islamique » qu’il souhaite promouvoir. Le voile devient alors un signe de distinction vis-à-vis de l’Occident et des élites modernistes jugées trop sécularisées. Après la répression de l’ère Nasser, les Frères reviennent en force dans les années 1970, en particulier dans les universités, où ils encouragent les étudiantes à se voiler comme acte de piété et d’affirmation identitaire face à l’État laïque. Plus largement, les Frères musulmans utilisent des signes d’appartenance – barbe pour les hommes, voile pour les femmes, vêtements « islamiques » – pour structurer leur base et moraliser le comportement public. Ils promeuvent la limitation des interactions mixtes, avec des salles ou des files séparées lors des activités communautaires. L’objectif est de façonner une communauté reconnaissable, disciplinée et soudée autour de normes communes.
En Occident, leur stratégie est gradualiste : renforcer les communautés musulmanes, accroître la visibilité religieuse, obtenir des accommodements légaux et façonner une société où l’islam devient progressivement une force culturelle, sociale et politique majeure. En bref, l’objectif est d’islamiser la société « par le bas ». Rappeler ce fait relève de l’histoire contemporaine.
La réaction de Yasmine Abdelfadel au vocabulaire de Bock-Côté provient probablement de la confusion entre islamisme et terrorisme. Or l’islamisme mondial s’exerce largement sans violence armée — mais il s’agit néanmoins d’un projet politique d’islamisation sociale.
Beaucoup de défenseurs de la « diversité et de l’inclusion » refusent cette réalité. Ils jugent les mots « islamisme » et « islamisation » péjoratifs, tout en défendant parallèlement les accommodements qui participent à l’islamisation graduelle de l’espace public. C’est là un paradoxe récurrent.
L’enjeu n’est pas que chaque femme voilée partage consciemment le projet idéologique des Frères musulmans. L’enjeu est que la visibilité croissante du voile correspond objectivement aux objectifs de ce mouvement : installer un marqueur territorial, culturel et politique de l’islam dans les sociétés occidentales.
Nombre de défenseurs d’une immigration massive témoignent d’une ouverture inconditionnelle (et naïve) à tout ce qu’ils perçoivent comme « exotique », une posture reflétant leurs valeurs progressistes. Pourtant, la plupart des sociétés non occidentales ne sont pas socialement libérales – ce qui est particulièrement le cas du monde musulman. En accueillant des individus du reste de la planète en aussi grand nombre en si peu de temps, il n’y a pas d’assimilation possible : on ouvre grand la porte à des valeurs non issues de notre culture. Des balises sont nécessaires afin de préserver notre héritage. Pour maintenir les acquis libéraux auxquels ils tiennent tant, ces mêmes progressistes gagneraient à défendre la laïcité, plutôt que de soutenir toutes les revendications politico-religieuses.
Une vérité fondamentale est trop souvent évacuée : l’islam possède une jurisprudence complète (fiqh + charia) couvrant la totalité de la vie individuelle et sociale. Le christianisme, lui, ne propose rien d’équivalent. Il n’existe pas de corpus juridique chrétien destiné à organiser globalement la société. Nous avons donc affaire à deux socles civilisationnels très différents. Ignorer cette différence, c’est se condamner à des débats hystérisés et improductifs.
Mathieu Bock-Côté ne fait que constater le réel. Il prend acte des dynamiques d’islamisation présentes partout en Occident. Le gouvernement du Québec, en durcissant la laïcité, pose des balises nécessaires pour préserver une société sécularisée. Si cela déplaît à certains, c’est peut-être parce que constater le réel dérange davantage que de s’y soumettre.



