Trente ans après le référendum du 30 octobre 1995, le discours de Jacques Parizeau continue de provoquer le débat. Ce soir-là, devant une foule déçue mais digne, il déclara que le camp du Oui avait été « battu par l’argent et des votes ethniques ». Une phrase qui fit l’effet d’une déflagration, mais qui, replacée dans son contexte, visait à désigner deux réalités bien concrètes : l’influence du pouvoir économique et la mobilisation communautaire dans les dernières semaines de la campagne.
Dès le début, la campagne du Non s’était imposée par ses moyens considérables. Le gouvernement fédéral, inquiet d’une victoire souverainiste, avait multiplié les promesses, les interventions et les gestes symboliques. De grandes entreprises canadiennes avaient publiquement pris position contre la souveraineté, craignant l’instabilité économique qu’un éclatement du pays aurait pu provoquer. Les banques, les milieux d’affaires et les chambres de commerce parlaient d’une seule voix : le Oui représentait, selon eux, un saut dans l’inconnu.
À l’époque, plusieurs observateurs avaient noté l’ampleur des dépenses fédérales dans la communication et la publicité. Ce n’est que dix ans plus tard, avec la commission Gomery, que le fameux « scandale des commandites » allait révéler l’ampleur des fonds investis pour renforcer le sentiment canadien au Québec.
Face à cette machine bien huilée, le camp du Oui disposait de ressources plus modestes. Le Parti québécois, épaulé par le Bloc de Lucien Bouchard et l’Action démocratique de Mario Dumont, misait sur la ferveur populaire et sur un élan de confiance nationale. Les bénévoles étaient partout, les rassemblements massifs, les tournées régionales intenses. Mais au plan financier, la bataille était inégale. D’où cette impression, chez les militants souverainistes, d’un affrontement déséquilibré entre un État fédéral disposant d’une puissance logistique énorme et un mouvement fondé sur la passion et la conviction.
Le second élément évoqué par Parizeau ce soir-là – les « votes ethniques » – renvoie à une réalité démographique et politique complexe. Plusieurs communautés culturelles de Montréal s’étaient largement mobilisées pour le Non : les congrès juif, grec et italien, entre autres, avaient pris position publiquement contre la souveraineté. Pour beaucoup d’immigrants, le Canada représentait un cadre stable et pluraliste, garant de leurs droits linguistiques et religieux. À leurs yeux, le projet souverainiste soulevait des craintes d’exclusion ou d’incertitude.
Dans les circonscriptions multiethniques de l’ouest de Montréal, le Non atteindra les 90 %, même parfois 99% alors que dans les régions francophones, le Oui dépassait souvent les 60 %. Ce contraste illustrait une fracture entre deux réalités : celle du peuple fondateur cherchant à compléter son affirmation nationale, et celle de communautés issues de l’immigration, attachées à l’ordre fédéral canadien perçu comme plus sécurisant.
L’expression de Parizeau fut sévère, mais elle résumait la frustration d’un chef d’État en devenir, témoin d’un résultat qui s’était joué à 54 000 voix. Avec le recul, ses mots rappellent surtout que la campagne de 1995 fut autant une bataille d’idées qu’un affrontement de forces matérielles et symboliques. Sa formule, même si elle semblait maladroite et irrespectueuse, avait quand même un fond de vérité dont il faut être en mesure de parler.



