Quand on entend « Les Alouettes », on pense d’abord à Montréal, au football, au rugissement des foules du Stade Percival-Molson. Mais derrière ce nom, choisi en 1946 pour l’équipe de la Ligue canadienne, se cache un héritage infiniment plus vaste : celui du premier escadron canadien-français de l’Aviation royale du Canada. Fondé quatre ans plus tôt, en 1942, le 425ᵉ escadron Alouette s’était déjà fait un nom dans le ciel d’Europe et d’Afrique du Nord.
Le lien entre le sport et la guerre, entre la chanson populaire et le vol de combat, n’est pas fortuit : c’est un hommage. Le fondateur de l’équipe, Lew Hayman, aurait voulu honorer à la fois la chanson « Alouette, gentille alouette », symbole de la culture francophone, et l’escadron 425, symbole du courage québécois sous les drapeaux. Le surnom militaire « Alouette » venait d’ailleurs de la devise officielle de l’unité : « Je te plumerai », tirée de la chanson traditionnelle. Une boutade devenue cri de guerre.
Ce clin d’œil entre une équipe sportive et une unité de combat résume à lui seul une vérité méconnue : les Canadiens-français ont longtemps servi, et se sont distingués, dans une armée où leur langue et leur identité n’étaient pas toujours reconnues.
Le 425ᵉ escadron : le premier escadron canadien-français
Le 425 (Tactical Fighter) Squadron, formé le 25 juin 1942 à Dishforth, en Angleterre, fut officiellement désigné comme « French Canadian Squadron ». Une première dans l’histoire de l’aviation canadienne. À une époque où l’armée de l’air demeurait quasi entièrement anglophone, cette initiative tenait de l’audace politique autant que de la reconnaissance culturelle.
Le choix du nom « Alouette » reflétait l’esprit du pays : légèreté, endurance, ténacité. Son insigne montrait un oiseau en plein vol, sur fond de ciel bleu. Sa devise, empruntée à la chanson enfantine, fut adoptée sans ironie : « Je te plumerai ». Pour ces jeunes aviateurs francophones, elle exprimait l’espoir de vaincre avec panache, dans la langue de leurs mères.

L’unité fut initialement équipée de bombardiers Vickers Wellington. Ses premiers raids visèrent l’Allemagne en 1942, notamment la ville d’Aix-la-Chapelle. Rapidement intégrée à la No. 6 Group de Bomber Command, la formation mena des opérations intenses sur l’Europe occupée avant d’être redéployée en Afrique du Nord et en Italie. À la fin du conflit, le bilan était lourd : 3 694 sorties, 8 300 tonnes de bombes larguées, 66 avions perdus et près de 350 hommes tombés ou capturés.
Mais plus que les chiffres, c’est l’esprit qui fit la légende. L’escadron 425 prouvait qu’un corps francophone pouvait servir avec la même discipline, la même rigueur technique et la même ardeur que les grandes unités britanniques. On raconte que, dans les baraques de la RCAF, on chantait « Alouette » avant le décollage — non pour se moquer, mais pour conjurer la peur.
Une unité de fierté, pas d’Empire
L’existence de cet escadron fut, à sa manière, un acte d’émancipation. Car au cœur du XXᵉ siècle, la participation des Canadiens-français à la guerre demeurait teintée d’ambivalence. La méfiance héritée des crises de la conscription, le souvenir du mépris impérial, la distance linguistique : tout cela créait un malaise. Pourtant, ces aviateurs québécois, volontaires, souvent issus de milieux modestes, choisirent de servir. Non par allégeance à Londres, mais par devoir envers la liberté et par fierté de démontrer la compétence de leur peuple.
À travers le 425ᵉ escadron, une nouvelle image du soldat québécois prit forme : non plus simple exécutant d’une guerre étrangère, mais acteur d’une mission commune, reconnu pour sa valeur. En cela, les « Alouettes » furent des pionniers.
De Dishforth à Bagotville : une continuité québécoise
À la fin de la guerre, le 425ᵉ escadron fut démobilisé, avant d’être réactivé en 1954 à Saint-Hubert comme unité de chasse « toutes conditions ». Dès 1962, il s’installa définitivement à Bagotville, dans la région du Saguenay, où il vole encore aujourd’hui sous les couleurs de l’Aviation royale canadienne. Ses appareils, jadis des Canuck ou des Voodoo, sont désormais des CF-18 Hornet.
L’escadron 425 demeure un pilier du NORAD, la défense aérienne du continent nord-américain. Chaque jour, des pilotes francophones du Québec participent à la surveillance du ciel canadien, perpétuant l’héritage de leurs aînés. Le cri de guerre, lui, n’a pas changé : Alouette ! Je te plumerai !
Un symbole de fierté sportive et militaire
Lorsque l’équipe de football de Montréal adopta le nom des Alouettes en 1946, elle ne choisit pas seulement un oiseau : elle revendiquait un symbole. Celui d’une fierté francophone capable de rivaliser sur tous les terrains – du ciel à la pelouse. Ce clin d’œil au 425ᵉ escadron permit d’ancrer l’équipe dans la mémoire collective d’un peuple qui avait appris à se battre autrement : avec cœur, stratégie, solidarité.
Montréal en route pour la 112e Coupe Grey!💪⚜️
— Québec FIER (@QuebecFier) November 9, 2025
Quelle fin de match hier!#Alouettes #Montréal pic.twitter.com/CUJFLKj7Gy
Au fil des décennies, les victoires sportives des Alouettes ont entretenu cette filiation implicite : celle d’un Québec combatif, discipliné et tenace. Sous le casque ou sous le cockpit, c’est le même esprit d’équipe, la même endurance, la même volonté de prouver sa valeur dans un environnement souvent dominé par les autres.
Se souvenir : une mémoire à reconquérir
Le Jour du Souvenir n’est pas qu’une cérémonie protocolaire ; c’est un rappel de ce que le courage francophone a offert au pays, même lorsqu’il n’était pas reconnu. Se souvenir des Alouettes du 425ᵉ escadron, c’est se souvenir d’une époque où des jeunes du Québec, souvent n’ayant jamais quitté leur village, ont traversé l’Atlantique pour défendre la liberté.
C’est aussi redonner à la mémoire québécoise son pan aérien : celui de pilotes et de navigateurs francophones qui, bien avant les fusées ou les drones, volaient pour des idéaux universels.
Le Québec s’est trop souvent perçu comme un peuple sans soldats. Pourtant, l’histoire des Alouettes, dans les airs comme sur le terrain, démontre le contraire : nous avons toujours su nous battre avec honneur, avec courage, et avec panache.
Et lorsqu’un joueur de Montréal marque un touché au son des vivats, c’est un peu de cette même fierté qui s’élève : celle d’un peuple qui, un jour, a pris son envol.



