Le Canada accepte enfin de fournir du GNL à l’Allemagne, mais doit faire le tour du monde pour contourner le Québec

Le Canada vient finalement de conclure une première entente majeure d’exportation de gaz naturel liquéfié (GNL) vers l’Europe. Or, le plus frappant dans cette annonce historique n’est pas seulement le rapprochement énergétique entre Ottawa et Berlin, mais surtout l’absurdité géographique et stratégique qu’elle révèle : le gaz canadien destiné à l’Allemagne devra quitter la côte nord-ouest de la Colombie-Britannique, traverser le Pacifique, contourner une partie du globe et emprunter les grandes routes maritimes internationales pour atteindre l’Europe… alors que le Québec refuse toujours obstinément de permettre l’ouverture d’un corridor énergétique direct sur l’Atlantique Nord.

Après des années de débats idéologiques, de moratoires, d’oppositions militantes et de blocages politiques, le résultat est désormais concret : au lieu d’utiliser la façade maritime naturelle du Saint-Laurent pour approvisionner l’Europe rapidement et efficacement, le Canada devra exporter son gaz à partir du Pacifique, dans une logique qui illustre à quel point les choix énergétiques québécois ont profondément désorganisé la géographie économique canadienne.

Selon l’Associated Press, le Canada et l’entreprise allemande SEFE — anciennement filiale de Gazprom nationalisée par Berlin après la crise énergétique européenne — signeront une entente visant l’exportation d’environ un million de tonnes métriques de GNL par année à partir du projet Ksi Lisims LNG, en Colombie-Britannique.

La SEFE deviendrait ainsi l’un des premiers grands clients européens à long terme du GNL canadien. La BBC rapporte que l’entente pourrait s’étendre sur une période allant jusqu’à vingt ans, avec des livraisons prévues à partir du début des années 2030.

Le gouvernement de Mark Carney présente l’annonce comme une étape importante de diversification commerciale face à la dépendance canadienne envers le marché américain. En pratique, toutefois, cette diversification se fait dans des conditions qui mettent surtout en lumière l’échec du développement énergétique de l’Est canadien.

Depuis l’invasion de l’Ukraine par la Russie, l’Europe cherche désespérément des fournisseurs énergétiques stables afin de remplacer une partie du gaz russe qui alimentait autrefois son industrie, son chauffage résidentiel et sa production électrique. L’Allemagne, en particulier, s’est retrouvée extrêmement vulnérable après avoir bâti sa politique énergétique sur une dépendance massive au gaz russe tout en fermant une partie importante de son parc nucléaire.

Or, le Canada possède certaines des plus grandes réserves de gaz naturel au monde. Le Québec, de son côté, contrôle littéralement l’une des routes maritimes les plus stratégiques de l’Atlantique Nord. Un terminal de GNL sur le Saint-Laurent ou dans l’Est du Canada aurait permis des exportations rapides vers l’Europe, beaucoup plus directes que les routes passant par le Golfe du Mexique, le canal de Panama ou les installations qataries du Moyen-Orient.

Depuis des années, cette réalité géographique alimente les critiques de nombreux analystes économiques et énergétiques qui dénoncent le refus systématique du Québec de participer au développement des infrastructures gazières canadiennes.

Le cas du projet GNL Québec à Saguenay demeure emblématique. Ce projet aurait précisément permis d’ouvrir un corridor énergétique atlantique vers l’Europe à partir du gaz de l’Ouest canadien acheminé par pipeline jusqu’au Québec. Le projet fut toutefois rejeté à la suite d’une longue campagne politique et environnementale.

Aujourd’hui, l’ironie devient difficile à ignorer : pendant que l’Europe cherche activement du gaz canadien pour sécuriser son économie, le Canada se voit forcé d’utiliser un itinéraire beaucoup plus long et complexe par le Pacifique, essentiellement parce que le corridor naturel du Saint-Laurent demeure politiquement verrouillé.

Le projet Ksi Lisims LNG lui-même illustre cette situation paradoxale. Situé au nord de Prince Rupert, près de la frontière de l’Alaska, le terminal doit être alimenté par un pipeline de près de 900 kilomètres avant que le gaz puisse être liquéfié puis expédié vers l’Asie ou l’Europe.

Même les défenseurs du projet reconnaissent implicitement l’importance stratégique du marché européen. Le ministre fédéral de l’Énergie, Tim Hodgson, a affirmé que le Canada pouvait contribuer à combler le vide laissé par la Russie sur les marchés énergétiques mondiaux.

Le premier ministre de la Colombie-Britannique, David Eby, a lui aussi présenté cette entente comme une étape cruciale pour assurer la rentabilité du projet et attirer les investissements nécessaires à sa construction.

Mais derrière cette victoire diplomatique se cache une autre réalité : le Canada demeure incapable d’exploiter pleinement son potentiel énergétique atlantique.

Pendant ce temps, les États-Unis multiplient les terminaux de GNL dans le Golfe du Mexique, le Qatar continue d’étendre ses capacités d’exportation, et même certains pays africains accélèrent leurs projets gaziers afin d’approvisionner l’Europe. Le Québec, lui, continue essentiellement d’agir comme un verrou continental sur l’accès énergétique canadien à l’Atlantique.

Cette contradiction devient encore plus frappante dans le contexte actuel où Ottawa parle de « souveraineté économique », de réduction de la dépendance envers Washington et de repositionnement stratégique du Canada dans le commerce mondial.

Car dans les faits, un corridor énergétique québécois vers l’Europe aurait probablement constitué l’un des outils géopolitiques les plus puissants dont le Canada pouvait disposer au XXIe siècle : proximité géographique avec l’Europe, stabilité politique, abondance des ressources, sécurité maritime et accès direct au cœur industriel européen.

Au lieu de cela, le pays devra désormais expédier son gaz depuis la côte pacifique dans un détour énergétique mondial qui illustre jusqu’où les blocages idéologiques des dernières années ont pu remodeler — et compliquer — la logique naturelle du territoire canadien.

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