Le chaos vient de l’intérieur : l’avertissement de David Betz sur la guerre civile en Occident

Dans un essai publié au printemps 2025 dans Military Strategy Magazine (Civil War Comes to the West, Part II: Strategic Realities, vol. 10, no 2, p. 6-16), le professeur David Betz du King’s College London livre une analyse glaçante : pour la première fois depuis des siècles, la menace la plus sérieuse pesant sur les démocraties occidentales ne viendrait pas de l’extérieur, mais bien de l’intérieur. Selon lui, les conditions d’un conflit civil violent sont désormais réunies dans plusieurs États européens, en premier lieu la France et le Royaume-Uni.

Un risque chiffré : 18,5 % sur cinq ans

S’appuyant sur la littérature académique consacrée aux guerres civiles, David Betz rappelle qu’une société réunissant les conditions connues de déclenchement — fractures culturelles, stagnation économique, perte de confiance envers les élites, effritement de la légitimité politique — court environ 4 % de risque par an de basculer dans la guerre civile. Extrapolé sur cinq ans, ce chiffre grimpe à 18,5 %.

Or, note le professeur, si l’on considère qu’au moins dix pays européens présentent aujourd’hui ces conditions, la probabilité qu’au moins un d’entre eux sombre dans la guerre civile dans les cinq prochaines années atteint 87 %. Avec quinze pays, le chiffre grimpe même à 95 %. Pire encore : si un tel conflit éclate, les chances de contagion régionale s’élèvent à 60 %, voire 72 %, souligne Betz.

France et Royaume-Uni en première ligne

Pourquoi la France et le Royaume-Uni ? Parce que ces deux pays ont déjà connu des épisodes précurseurs de la dynamique que décrit Betz : émeutes urbaines, attaques terroristes, sabotage d’infrastructures, fractures communautaires. Dans son article, il cite explicitement des incidents récents :

  • en France, l’été 2024, un sabotage coordonné du réseau de fibres optiques et des incendies sur le rail, censés perturber les Jeux olympiques ;
  • en Grande-Bretagne, les actions des « Blade Runners », des militants ayant détruit plus de 1 000 caméras de surveillance ULEZ à Londres ;
  • et, au printemps 2025, l’incendie du transformateur principal de Heathrow, paralysant l’aéroport et ses 1 300 vols.

Pour Betz, ces événements illustrent déjà la logique de ce qu’il appelle la « guerre de disruption » : attaques ciblées sur les infrastructures vitales, menées par des groupes marginaux ou idéologiquement motivés, qui paralysent la vie quotidienne et fragilisent la confiance publique.

Les « villes sauvages » : un modèle de fracture

Au cœur de son analyse se trouve le concept de « feral cities » (villes sauvages), emprunté au stratège Richard Norton. Il s’agit de métropoles de plus d’un million d’habitants où l’État n’est plus en mesure d’assurer le respect de la loi, tout en demeurant un acteur reconnu dans le système international.

Betz applique cette typologie à plusieurs grandes villes occidentales, qu’il juge déjà entrées dans un état « ambre » d’ensauvagement : corruption, zones de non-droit, « deux vitesses » dans le maintien de l’ordre, prolifération de la sécurité privée, infrastructures vétustes. Pour lui, la tendance est claire : les grandes capitales occidentales se dirigent vers l’ingouvernabilité.

L’élément déclencheur serait le conflit rural-urbain. Betz rappelle que les infrastructures de survie des villes (énergie, eau, transport, communications) se situent dans les campagnes, où les populations majoritaires, souvent hostiles au multiculturalisme urbain, pourraient viser ces systèmes comme « leviers de chute » des métropoles. En clair : le siège ne viendrait pas d’armées étrangères, mais de l’arrière-pays national.

Un chaos plus destructeur que les guerres interétatiques

L’un des aspects les plus frappants de l’analyse de Betz est le coût humain anticipé. Statistiquement, les guerres civiles sont plus longues et plus sanglantes que les guerres interétatiques. Une étude citée par l’auteur (Fearon & Laitin, 2003) montre qu’entre 1945 et 1999, la médiane de durée des guerres civiles fut de six ans, causant 16,2 millions de morts — cinq fois plus que les guerres entre États.

En prenant l’exemple britannique, Betz calcule qu’un conflit interne reproduisant à l’échelle nationale le niveau de violence de l’année la plus sanglante du conflit nord-irlandais (1971, 500 morts pour 1,5 million d’habitants) conduirait à 23 300 morts par an au Royaume-Uni. Dans des scénarios comparables à la Bosnie ou à la Syrie, ce serait 1 à 4 % de la population totale tuée, et bien davantage déplacée.

Culture, symboles et iconoclasme

Au-delà des infrastructures et des vies humaines, Betz attire l’attention sur le capital culturel menacé en cas de guerre civile. Comme dans l’Espagne des années 1930 — où des religieuses furent exhumées et exposées par propagande révolutionnaire —, les guerres civiles s’attaquent aux totems symboliques : églises, musées, statues, monuments.

Il rappelle que l’iconoclasme est une stratégie centrale : détruire les symboles de l’ordre ancien pour légitimer le nouveau. De la destruction des sanctuaires cananéens par les Hébreux à l’explosion des Bouddhas de Bamiyan par les Talibans, la logique est la même. Betz appelle donc à une planification préventive de la protection du patrimoine : inventaire, sécurisation, stockage, unités spécialisées sur le modèle des « Monuments Men » de la Seconde Guerre mondiale.

Des « zones sécurisées » et la question des armes de destruction massive

Face au chaos probable, Betz propose la mise en place de « secure zones » : des espaces défendables, capables d’assurer une vie civile minimale, dotés d’aéroports, d’eau potable, d’électricité, et protégés par ce qu’il resterait des forces régulières. L’idée rappelle les « safe zones » en Bosnie ou au Kurdistan, mais transposées en Europe occidentale.

Il souligne aussi la nécessité de sécuriser les stocks nucléaires et chimiques en cas d’effondrement étatique, évoquant le programme américain Cooperative Threat Reduction lancé après 1991 en URSS. Selon lui, aucune puissance nucléaire n’a encore sombré dans la guerre civile, mais l’éventualité serait dévastatrice, et pourrait justifier des interventions étrangères sous prétexte de non-prolifération.

Un appel à la réorientation stratégique

Le message central de David Betz est sans ambiguïté : les armées occidentales doivent se préparer à affronter non pas une guerre classique contre un ennemi extérieur, mais un conflit interne, où la priorité sera de limiter les dégâts.

Il cite l’exemple du général soviétique Boris Gromov, qui en 1989 quitta l’armée régulière pour rejoindre les troupes de l’Intérieur, convaincu que le danger principal pour l’URSS n’était pas extérieur mais bien une guerre civile imminente. Selon Betz, les généraux occidentaux doivent aujourd’hui opérer la même réorientation, quitte à demander un mandat explicite aux autorités civiles pour planifier l’impensable.

Le biais de normalité

Enfin, Betz met en garde contre le « biais de normalité » : cette tendance psychologique à croire que « nos démocraties sont immunisées contre l’implosion ». L’histoire, insiste-t-il, prouve le contraire. La croyance en l’exception occidentale pourrait s’avérer fatale si elle empêche de préparer les institutions, les armées et les populations au pire scénario.

Une rupture de paradigme

Avec cet essai, David Betz oblige les décideurs et le public occidental à un constat brutal : le chaos vient de l’intérieur. La guerre civile, longtemps reléguée au monde « en développement », pourrait bien devenir la menace stratégique numéro un des puissances européennes et nord-américaines.

À rebours des doctrines héritées de la guerre froide ou de la lutte contre le terrorisme, Betz appelle à une préparation méthodique au conflit interne : protéger les infrastructures, les symboles culturels, organiser des zones de refuge, et surtout repenser la stratégie militaire à l’aune de la guerre la plus destructrice et la plus difficile à conclure : celle qu’une société mène contre elle-même.

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