Le Danemark, champion de la transition, renoue avec le gaz naturel

Dans le récit contemporain de la transition énergétique, peu de pays incarnent autant que le Danemark la trajectoire d’un modèle fondé sur l’éolien, l’innovation et la planification écologique. Pourtant, derrière l’image immaculée des turbines offshore se joue une réalité plus nuancée : pour sécuriser son approvisionnement et soutenir l’Europe dans son sevrage accéléré du gaz russe, Copenhague remet le pied sur l’accélérateur de l’extraction gazière. C’est cette tension entre ambition climatique et impératif stratégique que décrit avec précision Marie de Vergès, journaliste au Monde, dans un article publié le 6 décembre 2025.

Le retour en grâce de Tyra, « reine » du gaz danois

Comme le rapporte Marie de Vergès pour Le Monde, il suffit d’une heure d’hélicoptère au-dessus de la mer du Nord pour comprendre la dualité énergétique danoise : d’un côté, un vaste parc d’éoliennes offshore ; de l’autre, un complexe monumental perché à 80 mètres au-dessus des eaux. Ce complexe, c’est Tyra, le plus grand gisement gazier du Danemark et l’un des plus importants d’Europe.

Exploité depuis les années 1980, le champ de Tyra a connu une pause forcée entre 2019 et 2024, en raison de l’affaissement naturel du réservoir. Le chantier de rénovation, colossal – 3,6 milliards d’euros, rappelle Le Monde –, a permis d’inaugurer une plateforme flambant neuve opérée par TotalEnergies, avec les partenaires BlueNord (norvégien) et Nordsofonden (danois).

La plateforme Tyra II peut désormais produire l’équivalent de deux fois la consommation annuelle de gaz du Danemark. Résultat : le pays, grand champion européen des énergies renouvelables, redevient exportateur net de gaz — une première depuis la mise à l’arrêt du gisement.

Cette relance intervient à un moment crucial pour l’Union européenne. L’UE, rappelle Le Monde en citant Eurostat, importe encore 85 % de son gaz. Et un accord récent prévoit l’arrêt total des importations russes à partir de l’automne 2027. Dans ce contexte, le Danemark n’hésite pas à mettre Tyra au service de la souveraineté énergétique européenne.

Un gain économique majeur — et une fierté nationale

Lors de l’inauguration, le ministre des affaires étrangères Lars Løkke Rasmussen n’a pas caché son enthousiasme. Cité par Le Monde, il résume la philosophie danoise :
« L’énergie, c’est de la sécurité, du pouvoir, de la liberté. »

Le gaz extrait de Tyra est dirigé via deux pipelines vers le Danemark et les Pays-Bas, renforçant ainsi l’approvisionnement du réseau européen.

L’impact ne se limite pas à la géopolitique. Le redémarrage de Tyra devrait augmenter le PIB danois de 0,5 point en 2025, selon la banque nationale du pays — une donnée rapportée par Le Monde.

Et pour les ingénieurs qui travaillent sur place, comme Flemming Marxen, rencontré par la journaliste, la fierté est palpable :
« Ici, vous entendez le gaz, vous entendez l’argent. »

Une contradiction avec les ambitions climatiques ?

Sur le papier, la renaissance d’un gisement fossile semble à contre-courant des engagements danois. Le pays entend réduire ses émissions de 82 % à 85 % d’ici 2035 par rapport à 1990, rappelle Le Monde, et l’éolien représentait déjà 58 % du mix électrique en 2024.

Mais selon TotalEnergies, cette opération n’a rien d’un recul. Le groupe français défend Tyra comme un « relais » de la transition énergétique, le temps que les infrastructures électriques et renouvelables puissent répondre à toute la demande. Comme le rapporte Marie de Vergès, la nouvelle installation émet 30 % de CO₂ en moins que l’ancienne.

Et surtout, insiste l’entreprise, le gaz danois est moins polluant que le GNL importé, notamment des États-Unis — une comparaison chiffrée citée explicitement dans l’article du Monde.

Cependant, les limites structurelles demeurent. Le chercheur Brian Vad Mathiesen, de l’université d’Aalborg, interrogé par Le Monde, tempère ce récit optimiste : Tyra ne peut couvrir qu’environ 1 % des besoins de l’UE. Une goutte d’eau.

Malgré ce nouveau souffle gazier, le Danemark n’oublie pas ses engagements à long terme. Comme le rappelle Marie de Vergès, Copenhague a décidé il y a cinq ans de mettre fin à toute exploitation d’hydrocarbures en mer du Nord d’ici 2050.

Aucune nouvelle licence d’exploration n’est délivrée, et les champs existants s’éteindront progressivement. Tyra, selon les autorisations actuelles, doit d’ailleurs fermer en 2042, soit huit ans avant l’échéance globale.

Autrement dit : la plateforme tout juste remise à neuf fonctionne déjà sous le compte à rebours.

Un réalisme énergétique assumé

L’article de Marie de Vergès dans Le Monde met en lumière une vérité trop souvent occultée dans les débats énergétiques : la transition n’est jamais linéaire. Même les pays les plus avancés doivent composer avec des impératifs de sécurité, de stabilité et de souveraineté.

En réactivant Tyra, le Danemark ne renie pas ses ambitions climatiques. Il tente plutôt de consolider le pont entre un présent encore dépendant des molécules fossiles et un futur électrique, renouvelable et décarboné. Un pari pragmatique — et une leçon pour une Europe qui cherche à la fois à se libérer du gaz russe et à maintenir ses ambitions environnementales.

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