Le français était-il réellement menacé — ou politiquement instrumentalisé?

La protection du français aurait-elle réellement provoqué l’échec des négociations commerciales entre le Canada et les États-Unis? La version présentée depuis samedi par Mark Carney et reprise avec empressement par Christine Fréchette vient d’être directement contredite par le principal négociateur commercial de Donald Trump.

Interrogé lundi sur CNBC, le représentant américain au Commerce, Jamieson Greer, a qualifié d’« histoire inventée » l’affirmation voulant que Washington ait cherché à restreindre les droits linguistiques des Québécois.

« Ce n’est pas vrai », a-t-il déclaré, avant de rappeler qu’il parle lui-même français, tout comme ses fils. « J’aime les Québécois et j’aime qu’ils parlent français », a-t-il ajouté.

Greer a plutôt soutenu que le véritable différend concernait les obligations financières et réglementaires imposées aux plateformes numériques américaines comme Netflix. Il a même affirmé comprendre la volonté du Québec de promouvoir les contenus francophones et encourager les pays à défendre leur identité nationale. L’extrait de son intervention diffusé sur X contredit donc frontalement l’idée d’une administration américaine cherchant à faire disparaître le français des produits ou de la vie publique québécoise.

Cette déclaration ne permet évidemment pas de déterminer automatiquement laquelle des deux parties dit toute la vérité. Les négociations se sont déroulées à huis clos et Washington a tout autant intérêt qu’Ottawa à présenter une version avantageuse des événements.

Mais elle fait éclater le récit consensuel construit au Canada depuis l’échec des discussions.

Une menace identitaire placée au centre du récit

Samedi, Mark Carney avait affirmé que les États-Unis avaient tenté « jusqu’à la dernière minute » d’introduire dans les négociations des demandes touchant la protection de la langue française et la culture.

« Nous n’étions pas prêts à faire de compromis sur notre souveraineté, la protection de la langue française et notre culture », avait déclaré le premier ministre, avant de résumer la situation en affirmant que les Américains avaient « demandé trop et offert trop peu ». Le discours officiel d’Ottawa élevait ainsi la rupture commerciale au rang de défense existentielle de l’identité canadienne et québécoise.

Christine Fréchette a immédiatement repris cette interprétation.

La première ministre du Québec a parlé d’une « ligne rouge » et affirmé que Washington avait voulu négocier la présence du français sur les appareils électroniques, les électroménagers et les modes d’emploi. Or, sa propre formulation trahissait déjà la fragilité de l’information : « Il semblerait » que ces éléments aient été proposés par la partie américaine, déclarait-elle samedi. Selon TVA Nouvelles, Fréchette n’était pas elle-même à la table des négociations; elle rapportait essentiellement la version transmise par Ottawa.

Il existe pourtant une différence considérable entre contester une réglementation qui impose des obligations commerciales à Netflix ou Spotify et vouloir s’attaquer au droit des Québécois de parler français.

La première position correspond à un conflit commercial classique sur les règles imposées aux entreprises américaines. La seconde évoque une attaque identitaire contre le Québec.

C’est cette seconde interprétation que Carney et Fréchette ont choisi de placer au premier plan.

Une recette politique désormais familière

Ce choix n’est pas politiquement neutre.

La carrière récente de Mark Carney montre à quel point une crise avec Donald Trump peut transformer la situation d’un gouvernement impopulaire. Le Parti libéral semblait condamné sous Justin Trudeau. Il a changé de chef, présenté Carney comme l’homme sérieux capable de protéger le pays contre une menace américaine et demandé aux électeurs de privilégier la stabilité en période de crise.

La recette a fonctionné.

Au Québec, la CAQ tente maintenant de réaliser une opération remarquablement similaire. Après des mois de sondages désastreux sous François Legault, le parti a changé de chef sans passer par une élection générale. Christine Fréchette peut désormais se présenter comme un nouveau départ tout en profitant des avantages du pouvoir et de la majorité héritée de son prédécesseur.

Il ne manquait plus qu’une crise permettant de reléguer le bilan de la CAQ au second plan.

Le ton presque apocalyptique adopté depuis vendredi — réunions d’urgence, cellules de crise, menace existentielle contre l’économie, défense de la souveraineté et désormais attaque alléguée contre le français — annonce déjà ce qui pourrait devenir l’axe central de la prochaine campagne québécoise : dans un monde devenu dangereux, il ne faudrait surtout pas changer de gouvernement.

Comme Carney avant elle, Fréchette pourrait chercher à faire oublier l’impopularité du parti qu’elle vient de reprendre en se présentant comme la garante de la stabilité face à Donald Trump.

Une explication qui exige maintenant des preuves

La langue française représente évidemment une ligne rouge légitime pour le Québec. Aucun gouvernement ne devrait accepter que Washington dicte sa politique linguistique ou culturelle.

Mais c’est précisément parce que cet enjeu touche une corde aussi sensible qu’il ne devrait pas être utilisé à la légère.

Fréchette ne peut pas simplement reprendre au mot la version de Carney, présenter le français comme l’une des causes de la rupture, puis invoquer cette menace pour rallier les Québécois autour de son gouvernement. Maintenant que le principal négociateur américain nie formellement cette version, Ottawa et Québec doivent préciser exactement ce qui aurait été demandé.

Quel document américain visait la loi 101? Quelle proposition exigeait de réduire la présence du français sur les produits? Les États-Unis voulaient-ils réellement affaiblir les droits linguistiques des Québécois, ou contestaient-ils plutôt certaines obligations imposées aux entreprises numériques américaines?

La distinction est fondamentale.

Il est possible que Greer tente aujourd’hui de réécrire les négociations pour protéger Washington. Mais il est également possible que Carney ait transformé un désaccord réglementaire sur Netflix et Spotify en attaque contre le français parce que cette interprétation était politiquement beaucoup plus puissante au Québec.

Dans un cas comme dans l’autre, la simple parole de Carney ne suffit plus.

Si le français a véritablement été menacé, Ottawa doit le démontrer. Sinon, les Québécois seront en droit de se demander si leur langue n’a pas surtout servi à fabriquer le récit alarmiste dont Mark Carney et Christine Fréchette avaient politiquement besoin.

Facebook
Twitter
LinkedIn
Reddit
Email

Les nouvelles à ne pas manquer cette semaine