Le programme canadien des étudiants étrangers n’aurait pas seulement été détourné par de faux établissements, des recruteurs sans scrupules et des migrants cherchant principalement un accès au marché du travail. Il aurait également servi de porte d’entrée et de bassin de recrutement à l’une des plus importantes organisations criminelles indiennes.
C’est ce que révèle un reportage fouillé de Stewart Bell publié par Global News, qui s’appuie sur un rapport classifié de l’Agence des services frontaliers du Canada — l’ASFC — rendu public dans le cadre de procédures judiciaires. Intitulé The Bishnoi Gang: An Emerging Threat in Canada, ce guide tactique a été distribué aux agents d’immigration en décembre 2025 afin de les aider à reconnaître les membres et les méthodes du gang Bishnoi.
Selon ce document, l’organisation aurait fait un « usage démontré des programmes d’immigration du Canada à des fins criminelles ». Les enquêtes identifieraient de plus en plus de ressortissants indiens titulaires de permis d’études ou de travail parmi les participants aux activités du gang, notamment les extorsions, les incendies criminels et les attaques par arme à feu.
Un chef de gang entré comme étudiant
Goldy Brar incarne à lui seul les failles décrites dans le rapport. Considéré comme l’un des principaux lieutenants de Lawrence Bishnoi et comme le responsable nord-américain de son organisation, il est arrivé au Canada en 2017 avec un visa lui permettant théoriquement d’étudier à l’Université Thompson Rivers, à Kamloops.
Les documents consultés par Global News indiquent toutefois qu’on ignore s’il a réellement fréquenté ses cours. Il aurait plutôt participé à l’implantation du réseau Bishnoi au Canada, avant de présenter une demande d’asile en février 2019. Une audience devait avoir lieu en juin 2022, mais Brar ne s’y est jamais présenté et sa demande a été déclarée abandonnée.
Depuis, il a été associé par les autorités à plusieurs affaires criminelles majeures, dont le meurtre du chanteur pendjabi Sidhu Moose Wala en Inde et l’assassinat du militant sikh Hardeep Singh Nijjar à Surrey, en Colombie-Britannique. Ces allégations n’ont pas encore été éprouvées lors d’un procès visant Brar.
Une mise en accusation américaine rendue publique en juillet présente Brar comme le dirigeant nord-américain de l’organisation Bishnoi. Le département américain de la Justice accuse Lawrence Bishnoi, Brar, Rohit Godara et plusieurs complices de complot de racket, d’extorsion et de trafic de stupéfiants. Les procureurs américains leur attribuent également un rôle dans l’assassinat d’un dirigeant politique et religieux vivant au Canada, identifié dans les documents judiciaires par les initiales « H.S.N. ».
Des titulaires de permis recrutés comme exécutants
Le problème ne se limiterait pas à l’entrée au pays de dirigeants déjà liés au crime organisé. Le nombre considérable de jeunes Indiens admis au Canada aurait aussi fourni aux réseaux criminels un vaste bassin de recrues potentielles.
D’après l’ASFC, les enquêtes sur les vagues d’extorsion visant les communautés sud-asiatiques ont régulièrement fait ressortir deux éléments : l’utilisation du nom de Goldy Brar et la participation de suspects arrivés au Canada avec des permis d’études ou de travail.
Le mode opératoire est désormais bien documenté. Des commerçants, des artistes ou des familles reçoivent des demandes d’argent par téléphone ou par WhatsApp. Lorsqu’ils refusent de payer, des exécutants tirent sur leur résidence ou leur commerce, ou incendient des véhicules. Les vidéos sont ensuite diffusées sur les réseaux sociaux afin de revendiquer l’attaque et d’intimider les prochaines victimes.
Le gang n’aurait donc pas besoin de faire venir tous ses membres expérimentés de l’Inde. Ses dirigeants peuvent recruter au Canada de jeunes titulaires de permis, parfois endettés, isolés, sous-employés ou craignant de perdre leur statut migratoire, puis leur offrir quelques milliers de dollars pour commettre une attaque.
Le criminologue Kelly Sundberg, ancien agent de l’ASFC interrogé par Global News, estime que le programme canadien, largement fondé sur les déclarations des demandeurs et longtemps soumis à des contrôles insuffisants, a permis à des dirigeants criminels d’entrer au pays tout en leur fournissant des jeunes vulnérables à recruter. Il attribue directement cette situation aux politiques adoptées par Ottawa.
L’exemple d’Abjeet Kingra
Le rapport cite notamment le cas d’Abjeet Kingra, arrivé en Colombie-Britannique avec un visa d’étudiant en 2018. Alors qu’il travaillait pour une entreprise de déménagement à Winnipeg, un collègue lui aurait offert 4 000 $ pour participer à une attaque sur l’île de Vancouver.
Dans la nuit du 2 septembre 2024, Kingra a tiré 14 coups sur la résidence du musicien pendjabi A.P. Dhillon, à Colwood, pendant qu’un complice incendiait des véhicules stationnés devant la maison. Kingra a expliqué lors de son audience d’immigration qu’il éprouvait des difficultés financières et qu’il croyait pouvoir ainsi aider sa famille demeurée en Inde.
La Commission de l’immigration et du statut de réfugié a ordonné son expulsion en juin. Selon Global News, l’ASFC avait alors ouvert plus de 400 enquêtes liées à la crise des extorsions et expulsé 55 suspects.
Pour l’agence frontalière, l’affaire Kingra illustre directement l’utilisation de titulaires de permis d’études afin d’exécuter des actes violents au Canada. D’autres suspects arrêtés en Alberta, en Ontario et en Colombie-Britannique seraient également entrés au pays comme étudiants.
Une augmentation spectaculaire, mais à mettre en contexte
Le rapport de l’ASFC présente des statistiques préoccupantes. Entre 2019 et 2023, quelque 4 000 ressortissants indiens entrés avec un permis d’études auraient fait l’objet de 17 929 accusations criminelles. Environ le tiers de ces accusations aurait été associé au crime grave ou organisé.
En 2024 seulement, plus de 13 000 accusations auraient été déposées contre 2 418 citoyens indiens titulaires d’un permis d’études. Le rapport affirme également que le nombre d’infractions attribuées à cette catégorie aurait augmenté de 8 800 % entre 2016 et 2024.
Ces chiffres doivent néanmoins être interprétés avec rigueur. Une accusation ne correspond pas nécessairement à une condamnation, et une même personne peut faire face à plusieurs chefs. Global News souligne également que les 2 418 personnes accusées en 2024 représentaient un peu plus de 1 % des quelque 188 125 étudiants indiens présents cette année-là.

L’immense majorité des étudiants indiens n’est donc aucunement impliquée dans le crime organisé. Le problème révélé par l’ASFC réside plutôt dans l’échelle du programme : même une petite proportion d’abus peut fournir des milliers de recrues ou de collaborateurs potentiels lorsque des centaines de milliers de permis sont accordés rapidement et que les contrôles demeurent déficients.
Le nombre de citoyens indiens accusés d’extorsion aurait d’ailleurs augmenté de 47 % en 2024, alors que le taux canadien global d’extorsion reculait de 10 %. L’ASFC estime que les statistiques officielles sous-évaluent probablement encore le phénomène, puisque plusieurs victimes refusent de porter plainte par peur des représailles.
Une crise d’immigration devenue crise de sécurité
Pendant des années, le débat sur les étudiants étrangers a surtout porté sur les loyers, la pénurie de logements, les établissements de qualité douteuse et l’utilisation des permis d’études comme voie détournée vers le travail et la résidence permanente.
Le rapport de l’ASFC ajoute désormais une dimension de sécurité nationale. Un programme conçu sans vérifications suffisantes de l’admissibilité réelle des étudiants aurait permis à des organisations étrangères de transplanter leurs conflits, leurs réseaux de recrutement et leurs méthodes d’intimidation au Canada.
Ottawa affirme avoir réduit considérablement le programme depuis deux ans. Selon Immigration, Réfugiés et Citoyenneté Canada, le nombre de permis accordés aurait chuté de 83 %, tandis que la proportion attribuée aux ressortissants indiens serait passée de 41 % à environ 25 %. Le ministère n’a toutefois pas répondu directement aux questions de Global News sur le rôle que ses politiques auraient pu jouer dans l’implantation du gang Bishnoi.
Cette réaction tardive contraste avec la gravité maintenant reconnue du problème. Le gouvernement fédéral a officiellement inscrit le gang Bishnoi sur la liste canadienne des entités terroristes le 29 septembre 2025. Sécurité publique Canada décrit l’organisation comme un groupe criminel transnational présent au Canada, responsable de meurtres, de fusillades, d’incendies, d’extorsion et d’intimidation visant particulièrement les communautés de la diaspora.
Cette désignation facilite le gel de ses biens, les poursuites liées à son financement et l’interdiction de territoire de ses membres. Elle intervient cependant après que le réseau eut déjà profité pendant plusieurs années des mécanismes d’admission canadiens.
Le prix d’un système sans contrôle suffisant
Le scandale ne consiste pas à prétendre que les étudiants indiens seraient collectivement responsables de la criminalité commise par une minorité. Il consiste à constater que le Canada a construit un système d’immigration temporaire massif sans se donner les moyens de vérifier adéquatement qui entrait, qui étudiait réellement et ce que devenaient les titulaires de permis une fois arrivés.
En ouvrant rapidement la porte à des centaines de milliers de jeunes, tout en tolérant les faux collèges, les dossiers frauduleux, la précarité financière et une surveillance minimale, Ottawa a créé un environnement facilement exploitable par des réseaux déjà bien implantés en Inde.
Le gang Bishnoi semble avoir compris avant le gouvernement canadien que le programme des étudiants étrangers pouvait remplir deux fonctions : permettre à ses organisateurs de s’installer au pays sous une couverture légitime et leur fournir ensuite un flux continu de recrues vulnérables.
Le Canada ne peut plus considérer la vérification des étudiants étrangers comme une simple formalité administrative. Confirmer l’identité des demandeurs, leurs antécédents, la légitimité de leur projet d’études et leur présence réelle en classe constitue désormais une exigence élémentaire de sécurité publique.



