La controverse entourant la nouvelle exposition Palestine Uprooted: Nakba Past and Present (Palestine déracinée : La Nakba au passé et au présent) du Musée canadien pour les droits de la personne, à Winnipeg, continue de prendre de l’ampleur. Après la démission fracassante de l’administrateur Mark L. Berlin la semaine dernière, c’est maintenant le ministre fédéral du Patrimoine, Marc Miller, qui reconnaît que le musée a commis des erreurs importantes dans la conception de l’exposition et estime que certains éléments « devraient être corrigés ».
Cette prise de position est d’autant plus remarquable que Miller est le ministre responsable du musée, tout en rappelant que celui-ci demeure une institution indépendante.
Mark Berlin dénonce une institution qui abandonne sa mission
Dans une lettre ouverte publiée lundi dans The Hub, Mark L. Berlin explique en détail les raisons qui l’ont poussé à quitter le conseil d’administration du musée, où il siégeait depuis sa nomination par le gouvernement fédéral en 2018.
Avocat spécialisé en droits de la personne, Berlin affirme avoir accepté ce mandat parce qu’il croyait profondément au rôle des institutions publiques dans le rapprochement des communautés et la promotion d’une compréhension mutuelle.
Or, selon lui, cette confiance a été irrémédiablement rompue.
« L’autorité morale d’un musée dépend de son impartialité, de sa rigueur intellectuelle et de son honnêteté », écrit-il, estimant que ces principes ont été sacrifiés dans la préparation de l’exposition consacrée à la Nakba.
Une exposition jugée incomplète
Berlin précise qu’il ne remet nullement en question la réalité historique de la Nakba ni les souffrances vécues par les Palestiniens déplacés en 1948.
Au contraire, il reconnaît qu’il s’agit d’un événement tragique qui mérite d’être présenté et étudié.
Son reproche porte plutôt sur le contexte historique qui, selon lui, a été largement évacué.
Il rappelle que le plan de partage adopté par les Nations unies en 1947 prévoyait la création de deux États, l’un juif et l’autre arabe. Les dirigeants juifs avaient accepté ce compromis, tandis que les dirigeants arabes l’avaient rejeté, ouvrant la voie à la guerre de 1948.
Berlin souligne également que cette guerre s’est accompagnée non seulement du déplacement d’environ 750 000 Arabes palestiniens, mais aussi de l’expulsion ou de la fuite de plus de 850 000 Juifs vivant dans les pays arabes, dont la plupart se sont ensuite établis en Israël.
Selon lui, raconter une seule de ces deux tragédies revient à offrir au public une lecture incomplète et militante de l’histoire.
Gaza sans le contexte du 7 octobre
L’ancien administrateur reproche également au musée d’établir un lien entre la Nakba et les événements actuels à Gaza sans rappeler clairement que la guerre en cours a débuté après l’attaque du Hamas contre Israël, le 7 octobre 2023.
Selon Berlin, présenter les souffrances actuelles des Palestiniens sans expliquer le massacre perpétré par le Hamas, ni les raisons de l’intervention militaire israélienne, transforme une exposition muséale en outil de militantisme plutôt qu’en œuvre d’éducation.
Il ajoute que parler d’une « Nakba continue » relève davantage d’une lecture idéologique visant à présenter Israël comme seul responsable du conflit.
Marc Miller reconnaît des erreurs
Quelques heures après la publication de cette lettre, le ministre du Patrimoine Marc Miller a lui aussi exprimé des réserves importantes à l’égard de l’exposition, dans une entrevue accordée à La Presse Canadienne.
Après avoir visité le musée jeudi dernier, Miller a déclaré que certaines décisions des conservateurs étaient « regrettables » et devaient être corrigées.
Il reproche notamment à l’exposition de ne pas identifier explicitement le Hamas comme organisation terroriste, alors que le Canada l’inscrit officiellement sur sa liste des entités terroristes depuis plus de vingt ans.
Le ministre estime également que l’exposition aurait dû préciser que le Hamas avait pour objectif de tuer des Juifs lors de son attaque du 7 octobre 2023.
« Ne pas identifier le Hamas comme une organisation terroriste est un échec. Ne pas affirmer clairement que le Hamas avait l’intention de tuer des Juifs est une erreur malheureuse de conservation qui devrait être rectifiée », a déclaré Miller.
Tout en refusant d’intervenir directement dans le contenu d’une exposition relevant d’une institution indépendante, le ministre reconnaît que la controverse actuelle aurait probablement pu être évitée.
Des questions sur la gouvernance du musée
Marc Miller s’est également dit surpris d’apprendre que le conseil d’administration n’avait pas eu accès au contenu de l’exposition avant son ouverture.
Mark Berlin avait affirmé la semaine dernière que les administrateurs n’avaient jamais pu examiner l’exposition malgré son caractère hautement controversé.
Pour Miller, si cette affirmation est exacte, il s’agit d’un problème de gouvernance.
« Toute défaillance dans la conservation est une question qui devrait être adressée au conseil d’administration, qui doit faire son travail », a-t-il déclaré, ajoutant qu’il était surpris par les allégations voulant que les administrateurs n’aient pas pu voir l’exposition avant son inauguration.
Une controverse qui ne s’essouffle pas
Depuis son ouverture samedi, l’exposition continue de polariser les réactions.
Plusieurs organisations juives canadiennes, de même que le gouvernement israélien, estiment qu’elle présente une vision déséquilibrée du conflit israélo-palestinien en omettant des éléments essentiels du contexte historique, notamment le rejet du plan de partage de l’ONU par les États arabes et l’expulsion des communautés juives des pays arabes après la création d’Israël.
À l’inverse, plusieurs organisations arabes et musulmanes saluent une exposition qu’elles considèrent comme une rare reconnaissance de l’expérience historique palestinienne.
Pour Mark Berlin, le musée avait pourtant l’occasion de devenir un lieu de dialogue entre les communautés plutôt qu’un nouveau foyer de division.
Selon lui, une consultation plus large des organisations juives, musulmanes et palestiniennes, ainsi que d’historiens indépendants, aurait permis de produire une exposition plus équilibrée, fidèle à la mission même du Musée canadien pour les droits de la personne.



