Il aura fallu une succession de crises géopolitiques — de l’invasion de l’Ukraine à l’escalade commerciale sino-américaine en passant par la fragilisation des chaînes d’approvisionnement occidentales — pour que le Canada prenne enfin conscience de l’ampleur de sa dépendance envers un rival stratégique. Pendant des décennies, le pays s’est complu dans l’idée qu’il resterait naturellement un leader mondial du secteur minier, héritier d’un savoir-faire historique et d’une géologie généreuse. Pourtant, tandis que l’Occident externalisait sa production et délaissait son industrie, la Chine méthodiquement consolidait un monopole devenu aujourd’hui un levier de pression économique.
C’est ce constat incisif que posent David Oliver et Deirdra Tindale dans un texte d’opinion publié au National Post le 16 novembre 2025. Les deux auteurs — Oliver, expert en stratégie géopolitique et fondateur du Minerva Group, et Tindale, vice-présidente de Crestview Strategy et ancienne cadre de Rio Tinto — exposent la réalité d’un pays qui « suivait jadis », alors qu’il prétend encore mener, et insistent sur la nécessité d’un redressement rapide face à un adversaire qui n’a plus rien de théorique.
Une dépendance occidentale devenue vulnérabilité stratégique
Selon ce que rapportent Oliver et Tindale dans le National Post, l’épisode décisif survient le 4 avril dernier, quelques jours après la salve tarifaire « Liberation Day » initiée par Donald Trump. Pékin resserre alors l’accès mondial aux minéraux critiques, aux terres rares et aux aimants industriels qui en dérivent. En une décision, la Chine révélait l’ampleur de son levier stratégique, fruit de trois décennies d’investissements engagés dès l’époque de Deng Xiaoping, lorsqu’il affirmait en 1992 que « le Moyen-Orient a le pétrole, la Chine a les terres rares ».
Les auteurs soulignent que la dépendance ne relève plus seulement d’enjeux industriels : elle touche directement la sécurité occidentale. Le virage des pays de l’OTAN vers une hausse des dépenses militaires jusqu’à 5 % du PIB entraîne un besoin accru en minéraux pour les technologies de défense, de la vision nocturne basée sur le germanium aux alliages aérospatiaux intégrant du scandium. Les applications « duales », civiles et militaires, rendent ce verrouillage d’autant plus préoccupant. L’Occident s’est ainsi retrouvé incapable de faire fonctionner de vastes pans de son économie sans l’aval d’un compétiteur stratégique qui n’hésite plus à user de coercition.
L’aveuglement des années 1990 et 2000
Toujours dans le National Post, Oliver et Tindale rappellent que cette situation est l’aboutissement d’une erreur de calcul persistante. Durant les décennies marquées par l’interdépendance économique et la confiance dans la mondialisation libérale, le Canada, les États-Unis et l’Europe ont délocalisé extraction, raffinage et transformation vers l’Asie, tandis que la Chine consolidait méthodiquement une domination planétaire.
Ce tropisme idéologique — optimiser les coûts, ignorer la géopolitique — a conduit à des erreurs similaires à celles commises face à la Russie avant l’invasion de l’Ukraine. L’Occident a présumé que les bénéfices mutuels empêcheraient un conflit. Il a présumé que le contrôle chinois des minéraux resterait un simple avantage commercial. Ces certitudes se sont révélées totalement infondées.
Un réveil américain et un canada qui peine à suivre
Les auteurs observent que les États-Unis ont réagi avec une rapidité à laquelle le Canada n’a pas encore su répondre. Washington finance désormais des entreprises capables de remplacer les intrants chinois et reconstruit, segment par segment, ses chaînes de valeur industrielles. Fait significatif, plusieurs de ces firmes se trouvent au Canada, ce qui démontre que le potentiel national existe bel et bien, mais qu’il manque un cadre réglementaire, financier et politique suffisamment agile pour le libérer.
Comme le rapportent Oliver et Tindale, le Canada demeure une puissance moyenne incapable de rivaliser seul avec la Chine ou même avec l’ampleur des programmes américains. La lenteur administrative, le morcellement des compétences et les obstacles à la réalisation de projets majeurs limitent encore la capacité du pays à tirer parti de ses propres ressources.
Les initiatives du gouvernement carney : des avancées encore insuffisantes
Les auteurs soulignent néanmoins que le gouvernement de Mark Carney a lancé plusieurs initiatives significatives, notamment la création du Critical Minerals Action Plan (CMAP) dans le cadre de la présidence canadienne du G7, ainsi que la mise sur pied d’un Fonds souverain de 2 milliards de dollars consacré aux minéraux critiques. Ils mentionnent également que les investissements fédéraux en matière de défense, bien qu’indirects, contribuent à réorienter l’attention vers les besoins industriels stratégiques.
Oliver et Tindale insistent toutefois sur un enjeu crucial : extraire les ressources ne suffit pas si le Canada demeure incapable d’en assurer le raffinage et la transformation. Tant que les étapes les plus critiques continueront à dépendre de la Chine, le pays restera exposé à la moindre fluctuation géopolitique. Le problème ne réside plus seulement dans la lenteur des chantiers, mais dans l’incapacité à intégrer les étapes intermédiaires et finales de la chaîne de valeur.
Un défi international qui exige une diplomatie minérale
Selon ce que relaient Oliver et Tindale, le Canada devra désormais s’appuyer sur un réseau d’alliances beaucoup plus vaste : Australie, Japon, Corée du Sud, Mexique, Royaume-Uni, membres du CPTPP et autres partenaires capables d’offrir un contrepoids industriel et technologique à la Chine. La reconstruction des chaînes d’approvisionnement devra passer par des accords de coopération, des infrastructures partagées, des technologies communes et des instruments financiers capables d’attirer des investissements massifs.
Ce repositionnement international représente un changement de paradigme : il ne s’agit plus seulement de rattraper un retard, mais de reconstruire une capacité industrielle que la Chine a mis trente ans à dominer.
L’urgence d’un sursaut national
En conclusion de leur texte publié dans le National Post, David Oliver et Deirdra Tindale avertissent que les Canadiens ne mesurent encore que très partiellement la gravité de la situation. La dépendance n’est pas tenue par un partenaire commercial neutre, mais par un acteur stratégique qui a déjà démontré sa volonté de battre monnaie avec la vulnérabilité des autres. Cette réalité touche la vie quotidienne autant que la capacité militaire, l’autonomie technologique autant que la sécurité économique.
Le Canada n’a désormais plus le luxe de penser à long terme sans agir à court terme. Le rétablissement de sa souveraineté minérale n’est pas une option : c’est une condition de survie industrielle et stratégique.



