Le Mont-Sainte-Anne humilié : un fleuron de la Capitale-Nationale qu’on a laissé dépérir

Il se passe quelque chose de profondément indigne au Mont-Sainte-Anne. L’une des stations de ski les plus emblématiques du Québec, fleuron touristique de la Capitale-Nationale et moteur économique de la Côte-de-Beaupré, amorce sa saison privée de quatre de ses remontées mécaniques les plus importantes. Une montagne de cette envergure se retrouve, dès l’ouverture, gravement diminuée.

Pour les skieurs, pour les travailleurs, pour les commerçants et pour toute une région, l’image est difficile à accepter. Le Mont-Sainte-Anne n’est pas une station secondaire : c’est un site de premier plan, lié à une entreprise albertaine par un bail de 99 ans, aujourd’hui plongé dans une crise qui choque par son ampleur et par ce qu’elle révèle de l’état réel de ses infrastructures.

Une intervention d’urgence de la RBQ

Dans un article publié par Éric Martel dans La Presse le 12 décembre, la Régie du bâtiment du Québec ordonne la fermeture immédiate de quatre remontées mécaniques du Mont-Sainte-Anne — l’Express du Nord, l’Express du Sud, l’Étoile Filante et la Panorama Express. Cette décision fait suite à une inspection menée après une panne sur le réseau haute tension de 25 000 volts alimentant notamment les remontées et les systèmes d’enneigement.

La RBQ constate alors qu’un bris affectant une section souterraine du réseau électrique empêche le fonctionnement normal et sécuritaire des équipements, mettant directement en danger les utilisateurs. Le vice-président à l’inspection, Stéphane Petit, rappelle que les exploitants sont les premiers responsables de la sécurité du public et précise que la reprise des activités dépendra strictement du respect des exigences imposées par l’ordonnance.

L’organisme souligne aussi que RCR avait été avisé dès le 5 décembre de l’interdiction d’utiliser ces remontées — information qui n’a pourtant jamais été communiquée aux usagers avant l’annonce officielle, un élément qui nourrit aujourd’hui un profond sentiment de trahison.

Des manquements connus et répétés

Toujours selon La Presse, la RBQ justifie son intervention expéditive par l’historique lourd de la station. En 2020, des arrêts brusques de remontées avaient fait une vingtaine de blessés. En 2022, une télécabine vide s’est écrasée au sol. Les problèmes électriques actuels, que l’exploitant reconnaît dater d’environ une décennie, rappellent directement les causes alléguées lors des incidents passés.

La Régie parle sans détour d’un risque de « préjudice irréparable » pour le public et estime que la gravité des manquements impose une action immédiate. Pour rouvrir les remontées, RCR devra démontrer l’absence de danger, notamment par des audits du système électrique, des freins et des communications — sans échéancier fixé.

« On nous a menti » : la colère des abonnés

Du côté des usagers, la décision de la RBQ agit comme un électrochoc. Dans un reportage signé Nicolas St-Pierre pour TVA Nouvelles, une détentrice de passe de saison, France Taschereau, résume le sentiment général : « C’est un coup de 2×4 en pleine face ».

Elle affirme avoir compris, à la lumière des révélations, qu’elle skiait depuis des années sans garantie réelle de sécurité. Plus grave encore, elle reproche à RCR d’avoir entretenu l’illusion d’une ouverture imminente alors que l’exploitant savait, depuis le 5 décembre, que la saison ne pourrait pas débuter comme prévu.

Malgré la rupture de confiance, aucun mécanisme de remboursement n’est offert pour l’instant, ce qui pousse plusieurs abonnés à envisager d’abandonner définitivement la montagne, même en cas de réouverture.

Québec gèle les fonds et reconnaît la négligence

Dans un article détaillé de Marie-Ève Trudel pour Radio-Canada, le gouvernement de la CAQ durcit à son tour le ton. La députée de Charlevoix–Côte-de-Beaupré, Kariane Bourassa, et le ministre de la Capitale-Nationale, Jean-François Simard, déclarent qu’aucun dollar des 50 millions promis à RCR ne sera versé tant que les problèmes ne seront pas réglés et que les conclusions de la RBQ ne seront pas connues.

Le ministre admet publiquement qu’il y a eu de la négligence dans la gestion du Mont-Sainte-Anne. Toutes les options sont désormais sur la table, y compris la résiliation du bail de 99 ans signé en 1994 — un scénario juridiquement complexe, mais désormais assumé politiquement.

Radio-Canada rappelle aussi que près de 1 500 emplois dépendent directement des activités de la montagne et que le programme ski-études a déjà dû être relocalisé vers Stoneham, générant des coûts supplémentaires pour les familles et les institutions scolaires.

Une région entière prise en otage

Les répercussions dépassent largement les pistes. Dans Le Journal de Québec, Jean-Philippe Guilbault rapporte la colère des commerçants de Beaupré et de Saint-Ferréol-les-Neiges, qui voient s’évaporer une période cruciale pour leur survie économique.

Microbrasseries, restaurants et auberges parlent d’un « moteur économique qui prend l’eau ». Le temps des Fêtes, habituellement déterminant pour la rentabilité annuelle, est désormais compromis par l’incertitude entourant la saison de ski. Plusieurs entrepreneurs dénoncent une gestion « irresponsable » et disent ne plus croire aux promesses d’investissements répétées depuis des années par RCR.

Le Parti québécois réclame une rupture nette

Dans un second article de La Presse, signé Gabriel Béland, le Parti québécois hausse le ton et demande formellement au gouvernement de « sortir » Resorts of the Canadian Rockies du Mont-Sainte-Anne. Le député de Jean-Talon, Pascal Paradis, estime que l’exploitant a démontré à répétition son incapacité à gérer ce qu’il qualifie de joyau de la Capitale-Nationale.

Le PQ se dit prêt à appuyer une loi spéciale pour mettre fin au contrat, si nécessaire, et reproche au gouvernement d’avoir signé une entente d’investissement de 100 millions de dollars — dont la moitié proviendrait des fonds publics — avec un partenaire jugé défaillant. La décision de la RBQ est décrite comme « d’une grande sévérité » et confirme, selon l’opposition, que le statu quo n’est plus tenable.

Fitzgibbon : une décision déjà dénoncée, un pouvoir trop vaste, des dégâts qui s’accumulent

Cette crise n’émerge pas dans un vide politique. Dès janvier 2023, Québec Nouvelles dénonçait, dans un texte intitulé « Bravo Fitzgibbon! Mais encore… », la position adoptée par Pierre Fitzgibbon dans le dossier du Mont-Sainte-Anne. À l’époque, le ministre rejetait toute intervention musclée à l’égard de Resorts of the Canadian Rockies en invoquant la nécessité de préserver la confiance des investisseurs étrangers, affirmant qu’une résiliation du bail enverrait un mauvais signal sur la scène internationale.

Cet argument avait alors été jugé faible et incohérent. Il l’est encore davantage aujourd’hui. Au moment même où Pierre Fitzgibbon se disait soucieux de rassurer les investisseurs dans le dossier du Mont-Sainte-Anne, son gouvernement multipliait ailleurs des décisions autrement plus radicales : bannissement d’industries entières, revirements réglementaires brutaux, et abandon de secteurs stratégiques liés à l’énergie. Si ces choix n’ont pas fait fuir les investisseurs, il est difficile de soutenir que la remise en question d’un bail déjà abusif sur un centre de ski aurait, à elle seule, provoqué une crise de confiance.

Deux ans plus tard, le constat est sévère. Une montagne emblématique est paralysée, une saison est compromise, et l’État se retrouve devant l’obligation d’intervenir en urgence pour corriger une situation qui avait été signalée bien avant qu’elle ne dégénère. À mesure que ces dossiers s’accumulent, une réalité s’impose : on commence à peine à mesurer l’ampleur des dommages causés par les décisions prises sous ce règne de concentration ministérielle, et le Mont-Sainte-Anne en est désormais l’un des symboles les plus visibles.

Une crédibilité à reconstruire

Le dossier du Mont-Sainte-Anne n’est plus seulement une affaire de remontées mécaniques défectueuses. Il est devenu un test politique sur la capacité de l’État à protéger le public, à défendre l’économie régionale et à imposer des standards clairs aux partenaires privés.

La question n’est plus de savoir si la montagne rouvrira cet hiver, mais si le gouvernement saura tirer les leçons d’un échec qui était annoncé depuis longtemps — et éviter que ce scénario se répète ailleurs, au nom d’une attractivité économique invoquée trop tard, et appliquée trop sélectivement.

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