Le mouvement LGBTQ+ au coeur de la guerre culturelle

Le mouvement LGBTQ+ se retrouve sur la principale ligne de front de la guerre culturelle qui secoue l’Occident depuis une dizaine d’années. D’un côté, l’aboutissement progressiste du libéralisme sociétal estime que l’individu doit pouvoir définir son identité et son mode de vie sans que la société lui impose ses normes traditionnelles. En face, un conservatisme social considère que certaines traditions héritées ont une fonction collective et ne peuvent pas être déconstruites sans conséquences.

En embrassant l’intersectionnalité des luttes dans les années 2010, le mouvement gai a élargi son champ d’intérêt au-delà de la seule reconnaissance de l’orientation sexuelle. L’acronyme pour le désigner s’est rallongé. La version « Progress Pride » du drapeau gai, avec l’ajout d’un chevron pour inclure le transgenrisme et l’antiracisme, est devenu le porte-étendard du néo-progressisme et de la « diversité et inclusion ». Passant d’une logique d’égalité des droits à une logique de remise en question des catégories traditionnelles, le mouvement en est venu à remettre en question le sexe biologique lui-même.

Le militantisme LGBTQ+ s’est rapidement introduit dans les entreprises, les médias, les universités et les institutions gouvernementales. L’organisation américaine Human Rights Campaign (HRC) a établi un système appelé « Corporate Equality Index » (CEI) qui attribue un score aux entreprises en fonction de leurs politiques de non-discrimination, de l’ouverture aux personnes transgenres et des avantages sociaux accordés aux employés LGBTQ+ et à leurs familles. Sans avoir le poids des notations ESG, cet indice constitue néanmoins un mécanisme de classement et de réputation qui incite les entreprises à se conformer à certains standards sociétaux.

Les stratégies de marketing pro-diversité, la représentation croissante dans les séries et les films, les sessions de formation DEI obligatoires et les politiques « inclusives » (imposant des quotas à l’embauche) ont vite entraîné des répercussions concrètes sur la société dans son ensemble : sur le langage (avec l’imposition d’une novlangue et de pronoms), sur les documents d’identité (avec l’ajout d’une case X sous la mention du sexe), sur les programmes scolaires et le langage institutionnel, sur les espaces ségrégués en fonction du sexe et sur les compétitions sportives (avec l’inclusion d’individus du sexe opposé). La participation des grandes entreprises au Mois de la Fierté a par ailleurs contribué à faire de la cause LGBTQ+ un enjeu culturel et commercial incontournable.

Toute marque, institution ou gouvernement qui arbore le drapeau arc-en-ciel manifeste son soutien au mouvement et par là même, prend position sur le plan idéologique. Chaque année, à l’occasion du mois de la Fierté, l’omniprésence des couleurs LGBTQ+ dans l’espace virtuel donne l’impression d’un soutien unanime.

L’avènement du Drag Queen Story Hour (lecture de contes pour enfants par des drag queens) a marqué un point de bascule. Que des personnificateurs féminins flamboyants, et même parfois grotesques, sollicitent l’attention d’enfants d’âge primaire ou préscolaire pour leur parler d’homosexualité et d’identité de genre, constitue un irritant majeur pour beaucoup de parents – même chez ceux qui ne se considèrent pas particulièrement conservateurs.

L’inclusion de groupes BDSM en tenues fétichistes et parfois très légèrement vêtus dans le défilé de la Fierté alors qu’il est promu comme un événement pour toute la famille alimente un profond ressentiment. Les adeptes de la pratique du « pup play », dans laquelle des adultes portant des masques de chiens se font promener en laisse, soulèvent de vives critiques. Des images de ces hommes-chiens à proximité de jeunes enfants, devenues virales sur les réseaux sociaux, sont vite devenues disproportionnellement représentatives du mouvement entier. Certaines photos des plus choquantes reviennent année après année, comme si elles provenaient de l’édition de l’année courante. Bien que ces individus soient réellement présents, ils ne constituent pourtant qu’une mince fraction des milliers, voire des dizaines de milliers de participants.

Idem avec les photos de drag queens flamboyantes et parfois hypersexualisées, qui sont souvent mises de l’avant par les organisateurs pour faire la promotion de l’événement.

La guerre culturelle se gagne rarement avec les arguments les plus sophistiqués. Elle se gagne avec des images et des impressions. Les adversaires de la mouvance LGBTQ+ n’ont pas besoin de représenter la Fierté dans son ensemble. Ils n’ont besoin que d’une poignée d’images suffisamment provocantes pour construire un récit. Mais à qui la faute?

Pour le citoyen moyen, qu’il soit sympathique ou indifférent aux minorités sexuelles, que celles-ci soient acceptées volontiers ou tant bien que mal, leur reconnaissance sociale était une affaire classée. Il ne fallait pas pousser le bouchon en ayant l’audace de cibler les enfants. En faisant de sa plateforme un spectacle provocateur qui incorpore des éléments ouvertement transgressifs et en cristallisant les peurs sur l’enfance et l’école, la militance LGBTQ+ a réveillé une opposition latente et perdu une manche cruciale de la guerre culturelle. Avec, en toile de fond, la montée d’un populisme qui perçoit la culture LGBTQ+ comme celle de l’élite financière, politique, médiatique et artistique corrompue – et décadente.

Une hausse de commentaires hostiles sur les réseaux sociaux témoigne d’un ras le bol qui ne fait pas de distinction entre les éléments les plus radicaux de la mouvance LGBTQ+ et les minorités sexuelles dans leur ensemble.

En résulte un clivage interne qui se creuse entre certains éléments LGB et le TQ+. De plus en plus de personnes LGB « ordinaires » se sentent menacées par l’effacement du sexe biologique et instrumentalisées par l’idéologie queer et le transactivisme, alors que d’autres préfèrent rester solidaires de l’acronyme. Des homosexuels à sensibilité conservatrice, ou moins radicalement progressistes, comprennent que la militance LGBTQ+ est en voie de provoquer un retour de balancier menaçant l’acceptation sociale sans précédent dont bénéficient les minorités sexuelles dans les sociétés occidentales.

Par ailleurs, plusieurs communautés culturelles qui appuient les partis progressistes en raison des politiques en matière d’immigration et du multiculturalisme restent socialement conservatrices sur les questions de genre et de sexualité. Le mouvement « 1 Million March 4 Children » à l’origine des manifestations massives contre « l’idéologie du genre » et l’éducation sexuelle inclusive à l’école dans des dizaines de villes du Canada en témoigne. L’une des figures de proue, Kamel el-Cheikh, un musulman, présentait le mouvement comme un « parapluie » rassemblant musulmans et chrétiens. Une part importante des manifestants était d’ailleurs composée de musulmans conservateurs.

En passant d’une revendication d’égalité des droits à une entreprise de déconstruction des normes héritées, le mouvement LGBTQ+ a franchi une ligne qui a réveillé des résistances qu’on croyait définitivement endormies. La prise de contrôle des institutions, la sollicitation permanente à célébrer et la diffusion virale des images les plus provocantes ont transformé une cause autrefois majoritairement tolérée en symbole de l’arrogance militante – soutenue par les élites. Le retour de balancier, déjà visible dans la montée d’un populisme qui refuse l’imposition de cette nouvelle morale, est la conséquence inévitable d’une logique qui a confondu reconnaissance et inversion des normes. La guerre culturelle n’est pas terminée : l’avantage vient toutefois de changer de camp.

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