Il y a des lieux où l’on s’attend à trouver un récit national, une mémoire partagée, un fil conducteur qui explique d’où nous venons. Les musées sont traditionnellement de ceux-là : ils racontent l’histoire, exposent le passé, offrent des balises pour comprendre notre société. Mais, depuis une décennie marquée par l’essor d’une nouvelle orthodoxie idéologique axée sur la déconstruction systématique du passé, plusieurs institutions culturelles au pays se sont métamorphosées en espaces de réécriture militante où l’histoire, au lieu d’être éclairée, se dissout dans un discours politique empreint de moraline. C’est dans ce contexte que le chroniqueur John Robson, dans un texte d’opinion publié par le National Post le 27 novembre 2025, tire la sonnette d’alarme concernant l’état du Musée canadien de l’histoire, qu’il décrit comme un lieu « susceptible de provoquer une perte de conscience par excès de wokisme ».
L’article, intitulé This museum may cause unconsciousness from extreme wokeness — It’s not history at all, sert de point de départ à une réflexion plus vaste sur l’effacement du récit historique canadien au profit d’un révisionnisme culturel sans nuances ni ancrages factuels.
Une muséologie remodelée par le gouvernement Trudeau
La transformation du paysage muséal canadien n’est pas un phénomène isolé. Le chroniqueur indique d’abord que les institutions culturelles ont subi des « reconfigurations identitaires » au cours de la dernière décennie, poussées par les orientations idéologiques du gouvernement Trudeau. Le Musée canadien de l’histoire, situé à Gatineau, en serait l’expression la plus achevée.
Dès l’arrivée sur le site web du musée, Robson note que le visiteur est accueilli par une déclaration territoriale en lettres rouges sur les « territoires traditionnels et non cédés de la nation algonquine Anishinabeg ». Une entrée en matière qui, selon lui, donne le ton : l’histoire du pays ne commence plus avec la Nouvelle-France, la Confédération ou les révolutions politiques du XIXe siècle, mais avec un message moral impératif qui sert de prélude — et parfois de substitut — au récit historique.
Robson ironise en comparant cette approche à l’usage croissant de l’aide médicale à mourir : « comme pour la MAID, écrit-il, l’histoire canadienne est d’abord anesthésiée, puis sédatée, avant d’être finalement mise à mort ».
Quand la mémoire nationale s’efface derrière des priorités idéologiques
Robson observe que l’expérience muséale privilégie désormais des thèmes identitaires contemporains au détriment des grandes étapes structurantes du Canada. Il mentionne notamment que, dans le hall d’accueil virtuel, un « Monument commémoratif des pensionnats autochtones » occupe davantage l’espace symbolique que la Galerie de l’histoire canadienne elle-même.
Le chroniqueur rapporte aussi que des sections comme Reclaiming Leisure: Black Life As Celebration — accompagnées d’un code QR orientant les visiteurs vers une « zone éducative pour enseignants » — éclipsent littéralement des éléments fondateurs comme la Magna Carta. C’est, selon lui, une inversion complète des priorités : l’exception devient la norme, et la norme est reléguée à l’arrière-plan.
Robson reconnaît que la visite finit par aborder certains classiques — Terry Fox, le Bluenose, la crise de la conscription, la guerre de 1812, Vimy, les Filles du roi, René Lévesque, l’Acadie, Expo 67, et, bien sûr, de nombreuses présentations autochtones — mais dans un désordre narratif qui coupe l’élan, empêche la compréhension globale et minimise les continuités historiques essentielles.
Une histoire présentée sans hiérarchies, sans sources, sans explications
Ce que John Robson juge particulièrement troublant n’est pas seulement ce qui est mis en avant, mais la manière dont cela est présenté. Le National Post rapporte ainsi que le musée juxtapose sans distinction un témoignage oral mi’kmaq recueilli en 1869 à une source écrite européenne de 1578, comme si les deux relevaient d’un même niveau de fiabilité historique.
Le musée illustre des pratiques autochtones pré-contact à l’aide d’œuvres produites en… 1975. Il cite des récits mystiques datant du début du XXe siècle pour illustrer des croyances supposément millénaires. Dans ces exemples, Robson voit une forme d’essentialisme romantique qui gomme les variations historiques, les zones d’ombre, les conflits, les transformations, et qui fabrique une image figée d’un passé « harmonieux » qui n’a jamais existé.
Selon ce qu’il rapporte, l’objectif n’est plus d’expliquer, mais de « raconter », de produire une ambiance morale où les visiteurs doivent sentir plutôt que comprendre. Résultat : un musée sans rigueur où la narration remplace l’histoire, et où le visiteur peine à saisir pourquoi les rencontres entre Européens et Amérindiens furent aussi asymétriques sur le plan technologique, politique ou militaire.
Robson souligne, en citant notamment l’absence de références à des auteurs comme Jared Diamond, que le musée ne donne aucune clé pour comprendre la dynamique historique réelle : l’invention de l’agriculture, la domestication des animaux, la formation des États, ou l’émergence d’épidémies dans des sociétés urbaines.
L’effacement systématique de l’apport européen
Dans l’analyse qu’il signe au National Post, Robson pointe ensuite un autre élément : l’omission totale des contributions européennes à la formation du Canada moderne.
Selon ce qu’il observe au musée, la technologie européenne — métallurgie, navigation océanique, écriture, armes à feu, agriculture intensive — est pratiquement passée sous silence. L’arrivée de ces technologies est décrite uniquement comme un avantage utilitaire pour les peuples autochtones, sans exposer les raisons historiques de ces écarts. Cette approche rend impossible la compréhension de la transformation du continent au XVIIe siècle.
Robson note aussi que le musée présente le patrimoine politique britannique — parlementarisme, responsabilité ministérielle, habeas corpus, libertés individuelles — comme un simple « ajustement » auquel les peuples autochtones, les Canadiens français et les Britanniques ont dû s’adapter. Une réduction qui, selon l’auteur, nie le caractère décisif de ces institutions dans l’émergence du Canada moderne.
Une vision du passé réduite à la culpabilisation
Dans tout ce que rapporte John Robson, la trame est claire : le musée adopte une lecture morale du passé où les Européens sont systématiquement associés à l’expansionnisme et à la domination, tandis que les nations autochtones sont présentées comme perfectibles, pacifiques, spirituelles et dépourvues d’ambitions territoriales — une représentation en porte-à-faux avec le consensus historique sur les guerres iroquoises, les alliances politiques, les migrations forcées ou la disparition des cultures paléo-eskimos.
Robson note que le musée minimise les réalités difficiles, comme la pratique de l’esclavage chez certaines nations autochtones, ou les conflits internes souvent violents qui ont façonné la géopolitique pré-contact. Les Européens semblent être les seuls à posséder ce que le musée qualifie d’« expansionnisme ».
Cette lecture sélective, rapporte-t-il, s’étend jusqu’aux sections sur les guerres mondiales, réduites à des banalités comme « six années brutales de conflit transformèrent le pays ». Aucune analyse de l’effort militaire, industriel ou technologique du Canada. Aucune mention du rôle déterminant des idéaux politiques occidentaux.
Un musée converti en manifeste politique woke
En fin de compte, ce que John Robson décrit dans sa chronique du National Post est un musée détourné de sa mission : un lieu où l’histoire est déconstruite, simplifiée, redécoupée pour épouser une vision idéologique contemporaine woke.
Dans sa conclusion, Robson écrit que cette « pseudo-histoire » aboutit à un récit où le Canada est enfin en voie de « surmonter son passé affreux », un message qui, selon lui, anesthésie littéralement le public — non pas par la complexité de l’analyse, mais par la répétition incessante d’un discours culpabilisant, moralisateur et hors de proportion.
L’analyse que John Robson publie dans le National Post offre un portrait inquiétant d’un musée national qui, plutôt que de raconter l’histoire du pays, semble déterminé à la réécrire pour la conformer à une idéologie dominante. Il y voit un symptôme d’un malaise plus large : la fragilité du récit historique canadien, happé par une esthétique militante où les faits cèdent la place aux émotions, et où la mémoire commune est sacrifiée au profit d’un programme politique.
Dans un pays où l’identité est déjà fragile, l’effacement des continuités historiques n’est pas une simple maladresse muséographique : c’est une perte de repères pour les générations présentes et futures.



