Depuis quelques semaines, l’idée d’implanter des épiceries publiques au Québec refait surface avec insistance. Relancée par un sondage du quotidien La Presse, alimentée par des discussions médiatiques — notamment celle de Luc Ferrandez au 98,5 — et inspirée par des initiatives comme celles du maire new-yorkais Zohran Mamdani, la proposition s’impose peu à peu dans le débat public. Pourtant, elle repose sur un contresens majeur : elle s’attaque aux épiceries, dernier maillon visible du système, alors que le véritable problème se situe bien en amont, dans une chaîne d’approvisionnement fragilisée et de plus en plus étouffée par les contraintes réglementaires. On désigne le coupable le plus apparent, mais on évite soigneusement de remonter à la source.
Comme le rappelle un article récent de Philosophie Magazine, l’idée d’un « service alimentaire public » n’a rien de nouveau. Dès la fin du XIXe siècle, certains socialistes défendaient la création de boulangeries municipales pour contrôler le prix du pain, considéré comme un bien vital. Ces initiatives n’étaient pas de simples mesures ponctuelles : elles étaient explicitement pensées comme des « embryons de la société collectiviste », appelés à étendre progressivement le rôle de l’État dans l’économie. Le parallèle avec aujourd’hui est difficile à ignorer. Sous couvert de crise du coût de la vie, une idée ancienne — profondément ancrée dans une tradition idéologique — revient se présenter comme une solution moderne.
Dans ce contexte, l’intervention de Luc Ferrandez est révélatrice. Sur les ondes, il avance — non sans ironie — l’idée d’une épicerie publique inspirée du modèle de la SAQ, capable d’utiliser le pouvoir d’achat de l’État pour faire baisser les prix. Il multiplie les clins d’œil à une esthétique « soviétique », caricaturant lui-même les dérives possibles de son idée, comme pour désamorcer la critique avant qu’elle ne vienne. Mais derrière cette autodérision se trouve une intuition bien réelle : celle que le marché, laissé à lui-même, serait incapable d’assurer l’accès à des biens essentiels à un prix raisonnable.
Ce raisonnement repose toutefois sur une lecture profondément incomplète de la situation. Depuis plusieurs années, une partie du discours public tend à faire des épiceries les principales responsables de la hausse des prix alimentaires. On les accuse d’augmenter leurs marges, de profiter de l’inflation, voire d’exploiter les consommateurs. Or, cette vision ne tient pas face à la réalité économique du secteur. Les marges sur les produits de base sont généralement faibles, et les détaillants absorbent eux-mêmes une partie des hausses qui leur sont imposées. S’acharner sur les épiciers revient à s’en prendre au thermomètre plutôt qu’à la fièvre.
Car la véritable pression s’exerce bien en amont, au cœur même de la production agricole. Un reportage de Radio-Canada publié le 27 avril met en lumière une situation préoccupante : celle d’un secteur agricole accablé par une complexification constante de son environnement réglementaire. Le nouveau Règlement sur les pratiques agroenvironnementales (RPAE), par exemple, est jugé « inapplicable à court terme » par plusieurs experts du milieu. Jacques Nault, de l’entreprise Logiag, affirme que les ressources nécessaires pour répondre aux exigences de validation terrain sont tout simplement inexistantes. L’Ordre des agronomes du Québec réclame un report de près de deux ans, soulignant l’ampleur des transformations exigées.
Cette accumulation de contraintes ne reste pas sans conséquence. À mesure que les obligations administratives se multiplient, que les responsabilités se déplacent vers des professionnels déjà sous pression, et que les exigences environnementales s’intensifient sans que les moyens suivent, les coûts de production augmentent inévitablement. À cela s’ajoutent une pénurie de main-d’œuvre et une baisse des inscriptions dans les formations en agronomie, qui fragilisent davantage le secteur. Produire devient plus difficile, plus coûteux, plus incertain. Et lorsque produire coûte plus cher, toute la chaîne s’ajuste en conséquence.
L’effet domino est alors inévitable. Les coûts agricoles en hausse se répercutent sur la transformation, qui devient elle-même plus onéreuse. Le transport, déjà sensible aux fluctuations énergétiques, absorbe à son tour cette pression. La distribution, enfin, doit composer avec l’ensemble de ces contraintes. Ce que le consommateur constate à la caisse n’est donc pas une dérive isolée, mais le résultat logique d’un système entier sous tension, du champ jusqu’à l’étal.
Dans un tel contexte, proposer des épiceries publiques revient à ignorer la cause réelle du problème. Même si l’État parvenait à tirer parti de son pouvoir d’achat pour négocier certains volumes et réduire quelques marges, il resterait fondamentalement incapable de s’extraire des contraintes structurelles qui pèsent sur l’ensemble de la chaîne. Il ne pourrait ni éliminer les coûts de production accumulés en amont, ni contourner un cadre réglementaire de plus en plus exigeant, ni stabiliser une logistique déjà fragilisée. Au mieux, une telle intervention déplacerait le problème. Au pire, elle l’aggraverait en introduisant une distorsion supplémentaire, financée cette fois par l’ensemble des contribuables.
L’attrait pour ce type de solution traduit en réalité une évolution plus profonde du discours politique. Face à une crise complexe, diffuse, difficile à appréhender dans toute sa technicité, la tentation est grande de proposer une réponse simple, visible, immédiate. Créer une épicerie publique, c’est tangible, c’est compréhensible, c’est politiquement mobilisateur. Réformer en profondeur un système réglementaire lourd et fragmenté, beaucoup moins. Et pourtant, c’est précisément là que se situe l’enjeu central.
Si l’objectif est réellement de rendre l’alimentation plus accessible, la logique devrait être inversée. Plutôt que de chercher à corriger les effets visibles en bout de chaîne, il faut s’attaquer aux causes profondes qui en déterminent les coûts. Cela passe par une simplification du cadre réglementaire qui pèse sur les producteurs, par un allègement des contraintes administratives qui freinent leur capacité d’action, par une amélioration de l’efficacité logistique et par le rétablissement d’une concurrence réelle là où elle est aujourd’hui entravée. Autrement dit, il faut agir là où les coûts sont créés, et non là où ils apparaissent.
L’idée des épiceries publiques peut sembler séduisante dans un contexte de frustration généralisée. Mais elle repose sur un diagnostic erroné — et risque, comme souvent, de produire exactement l’effet inverse de celui recherché.



