Un article d’Alexandre Shields publié le 13 septembre dans Le Devoir met en lumière une contradiction flagrante : le Québec, qui a fermé la porte à l’exploitation du gaz de schiste sur son territoire en invoquant les risques environnementaux et sanitaires, consomme pourtant massivement ce type d’énergie importée des États-Unis. Bien qu’il semble plus souvent qu’autrement s’opposer au gaz de schistes dans ses autres articles, l’analyse de Shields dans celui-ci expose une hypocrisie qui illustre à la fois la dépendance énergétique de la province et l’incohérence de son discours politique.
Une dépendance importée
Selon les données citées par Shields, près de 86 % du gaz naturel consommé au Québec provient des États-Unis, dont plus de 90 % est issu de la fracturation hydraulique. Pierre-Olivier Pineau, titulaire de la Chaire de gestion du secteur de l’énergie de HEC Montréal, explique que la majorité de ce gaz provient de Pennsylvanie, un État devenu central dans le débat en raison de nombreuses études et rapports liées à l’exploitation au cours des années.
Ce gaz de schiste fait partie de l’« approvisionnement responsable » d’Énergir, le principal distributeur québécois, qui affirme viser une certification environnementale EO100MC pour 100 % de son réseau. Or, comme le note Shields, les entreprises certifiées exploitent en très grande majorité du gaz produit par fracturation.
Une consommation stable, mais révélatrice
Toujours selon les données rapportées par Le Devoir, la consommation de gaz naturel au Québec a augmenté dans les dernières décennies, notamment grâce à la baisse des prix entraînée par l’expansion de la filière du schiste. Elle est stable depuis une dizaine d’années et devrait théoriquement baisser dans l’avenir, mais son poids reste important dans le portefeuille énergétique québécois. Cette réalité pose un dilemme : le Québec interdit l’exploitation locale, mais continue de profiter du gaz fracturé ailleurs.
Pierre-Olivier Pineau, cité par Shields, résume ce paradoxe en des termes clairs : « Oui, je crois que le Québec fait preuve d’une certaine hypocrisie en refusant d’accepter d’explorer et d’éventuellement produire du gaz naturel sur son territoire. Cela donne l’impression que nous sommes vertueux d’un point de vue environnemental, alors que nous ne faisons que déplacer le problème. »
La saga judiciaire et financière des puits abandonnés
Un second texte d’Alexandre Shields, publié également dans Le Devoir, rappelle que le Québec n’a pas seulement interdit l’exploitation du gaz de schiste : il a aussi hérité d’une saga judiciaire et financière. En 2022, le gouvernement Legault a adopté une loi fermant la porte à toute exploitation pétrolière et gazière, prévoyant 62 millions de dollars en compensation aux entreprises et 33 millions pour financer la fermeture des puits. Trois ans plus tard, aucun des 29 puits forés n’a encore été colmaté définitivement. Plusieurs continuent de fuir du méthane, un gaz à effet de serre 80 fois plus puissant que le CO₂.
Les entreprises contestent la loi devant les tribunaux et réclament plus de 18 milliards de dollars en compensation, ce qui illustre l’ampleur du risque financier pour l’État. Pendant ce temps, ce sont les contribuables québécois qui assument la responsabilité d’entretenir des puits laissés en plan.
Une hypocrisie coûteuse
Comme l’illustre le reportage de Shields, le Québec se retrouve dans une posture intenable : d’un côté, il interdit une filière énergétique qui pourrait générer des revenus, créer des emplois et contribuer à sa sécurité énergétique ; de l’autre, il continue d’en importer massivement, tout en exposant sa population aux coûts financiers et environnementaux de puits abandonnés. Cette approche ne réduit ni la consommation, ni les impacts environnementaux, mais elle prive la province de toute retombée économique locale.
Ce paradoxe soulève une question de fond : le Québec peut-il continuer à afficher une posture « verte » tout en se reposant sur les gaz fracturés de ses voisins ? Comme le souligne Pineau, cité par Le Devoir, « c’est un peu l’équivalent de dire qu’on a des règles très strictes en santé et sécurité au travail et sur le respect des travailleurs, mais d’accepter d’importer des produits qui ne respectent aucune de ces règles ».
Vers une réflexion pragmatique
La lecture des reportages d’Alexandre Shields dans Le Devoir montre que le débat québécois sur le gaz de schiste n’est pas clos. Les risques sanitaires et environnementaux existent, mais ils ne disparaissent pas simplement parce que l’extraction a lieu en Pennsylvanie plutôt qu’en Montérégie. Si le Québec veut être cohérent, il devra tôt ou tard choisir : soit il assume sa dépendance aux importations américaines et aux coûts des litiges, soit il engage une réflexion pragmatique sur la valorisation de ses propres ressources, avec un cadre réglementaire rigoureux.
L’enjeu n’est pas seulement environnemental, il est aussi économique et politique. La fermeture dogmatique d’une filière n’a pas éliminé la consommation, mais elle a multiplié les contradictions.



