Le postmodernisme arrive-t-il en fin de parcours?

Après des décennies passées à déconstruire les vérités communes, l’Occident chercherait de nouveau des repères solides. C’est la thèse défendue par Yoni Goldstein dans une chronique publiée lundi dans le National Post. Le postmodernisme, écrit-il, aurait atteint son point d’épuisement naturel, ouvrant la voie à un nouvel âge intellectuel davantage tourné vers la vérité objective, la science et la recherche de sens.

Goldstein retrace la progression du postmodernisme depuis ses racines intellectuelles jusqu’à sa domination dans les universités occidentales à partir des années 1990. Les étudiants formés dans ce climat auraient ensuite transporté ses principes dans les médias, les institutions, la politique et la culture populaire.

Le terme est parfois employé trop largement, mais le cœur de cette pensée demeure reconnaissable : méfiance envers les grands récits, refus des vérités universelles, insistance sur le rôle du pouvoir dans la production du savoir et tendance à interpréter la société à travers les rapports entre dominants et dominés.

Ce courant a eu son utilité. Il a rappelé que les institutions ne sont pas toujours neutres, que certains récits officiels peuvent dissimuler des intérêts et que ce qui se présente comme une vérité universelle mérite parfois d’être interrogé. Mais, comme le souligne Goldstein, les mouvements intellectuels finissent par être dépassés lorsqu’ils ne permettent plus de répondre aux problèmes qu’ils ont eux-mêmes contribué à créer.

À force de déconstruire toutes les vérités, le postmodernisme a rendu difficile l’existence même d’un monde commun. Si toute affirmation n’est que le produit d’une identité, d’un rapport de force ou d’une expérience subjective, il ne reste plus beaucoup de terrain sur lequel débattre. Il devient même impossible de départager la connaissance de la propagande autrement qu’en demandant qui parle et au nom de quel groupe.

Goldstein croit que l’intelligence artificielle et la multiplication des fausses informations pourraient précipiter la transition. Plus les images, les voix et les textes deviennent faciles à fabriquer, plus les sociétés auront besoin de méthodes fiables pour établir ce qui est réel. Le progrès technologique qui permet de brouiller la frontière entre le vrai et le faux pourrait ainsi provoquer, par réaction, un retour vers la preuve, la science empirique et la recherche d’une réalité objective.

Le successeur du postmodernisme ne rejetterait pas nécessairement tous ses acquis. Il conserverait une certaine sensibilité aux exclusions, aux rapports de pouvoir et au poids des circonstances historiques. Il abandonnerait cependant l’idée selon laquelle aucune vérité ni aucune signification commune ne peuvent véritablement exister.

«Le postmodernisme nous a appris à être sceptiques envers la vérité; son successeur cherchera à découvrir ou à redécouvrir des vérités auxquelles nous pouvons tous croire», résume essentiellement Goldstein.

Cette évolution est déjà perceptible dans plusieurs sociétés occidentales. La désillusion envers les politiques identitaires, le retour de la religion chez une partie de la jeunesse et l’intérêt renouvelé pour les traditions, l’enracinement et l’appartenance nationale témoignent tous d’une même fatigue. Après avoir appris à voir toute norme comme une construction arbitraire, plusieurs cherchent désormais des principes qui dépassent les préférences individuelles.

Goldstein estime que le Canada pourrait participer activement à cette transition plutôt que de simplement subir les prochaines modes intellectuelles occidentales. C’est probablement la partie la moins convaincante de sa démonstration. Le Canada contemporain semble justement avoir poussé très loin la logique postmoderne : il se décrit de moins en moins comme une nation historique et de plus en plus comme une juxtaposition d’identités, sans culture commune suffisamment affirmée pour les réunir.

Le Québec occupe cependant une position particulière. Sa mémoire historique, sa langue et sa conscience nationale lui donnent encore accès à un récit collectif que le Canada anglais semble souvent avoir abandonné. Le Québec sait qu’une société ne repose pas uniquement sur des droits individuels, mais aussi sur une continuité, une culture et une certaine conception du bien commun.

Il n’est pourtant pas à l’abri du relativisme. Après avoir rejeté rapidement l’ordre religieux durant la Révolution tranquille, le Québec a successivement confié son besoin de sens à l’État, au progrès social et au nationalisme. L’affaiblissement de ces repères a laissé un vide que les politiques identitaires et les dogmes universitaires ont facilement occupé. Dans certains milieux, il est désormais plus acceptable d’affirmer que toutes les vérités sont relatives que de défendre l’existence d’une culture québécoise commune.

Le prochain mouvement intellectuel pourrait donc représenter une occasion importante pour le Québec : celle de renouer avec son histoire sans retourner mécaniquement vers le passé, de réaffirmer la valeur de la raison sans réduire l’existence humaine à la technocratie et de retrouver des vérités communes sans transformer celles-ci en nouveaux dogmes.

La fin du postmodernisme ne signifiera pas nécessairement le retour immédiat à la raison. Une société lassée du relativisme peut aussi se précipiter vers des certitudes simplistes, des croyances complotistes ou des idéologies rigides. Le véritable défi sera de réhabiliter la vérité sans renoncer à l’esprit critique.

Goldstein a néanmoins raison sur l’essentiel : une civilisation ne peut pas vivre indéfiniment dans la déconstruction. Tôt ou tard, elle doit recommencer à construire, à transmettre et à croire en quelque chose qui la dépasse. Pour le Québec, la question n’est donc pas seulement de savoir ce qui viendra après le postmodernisme, mais s’il saura participer à cette recherche de vérité avec sa propre voix.

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