Andrea Woo rapporte dans The Globe and Mail que le premier ministre de la Colombie-Britannique, David Eby, fait face à une importante fronde interne après avoir établi un lien entre le Programme des travailleurs étrangers temporaires et le chômage des jeunes, ainsi qu’avec les pressions croissantes sur les services sociaux. Ces déclarations, jugées en décalage avec les valeurs du Nouveau Parti démocratique (NPD), provoquent un débat houleux au sein même de son camp.
Des propos qui surprennent jusque dans son parti
Lors d’une conférence de presse à Surrey, M. Eby a repris à son compte un thème cher au chef conservateur Pierre Poilievre, à savoir l’abolition du Programme des travailleurs étrangers temporaires, qu’il a qualifié de « rife with abuse » (truffé d’abus). Il a affirmé que ce programme, conjugué à celui des visas d’étudiants internationaux, contribuait au taux « inacceptablement élevé » de chômage des jeunes en Colombie-Britannique. Andrea Woo souligne qu’il a également crédité le premier ministre Mark Carney pour avoir commencé à « freiner l’immigration ».
Le chef du gouvernement britanno-colombien a proposé d’ouvrir une discussion nationale sur les impacts de l’immigration, en évoquant notamment la présence croissante de nouveaux arrivants dans les banques alimentaires et les refuges pour sans-abri, ainsi que les difficultés des jeunes à accéder au marché du travail.
Une réaction immédiate du mouvement syndical et de figures du NPD
Les propos de M. Eby ont été rapidement dénoncés par Hermender Singh Kailley, secrétaire-trésorier de la BC Federation of Labour. Celui-ci a jugé « troublant » d’entendre le premier ministre suggérer que les travailleurs étrangers temporaires occupent une place indue dans les refuges et les banques alimentaires. Sur les réseaux sociaux, il a dénoncé un langage qui « blâme injustement les travailleurs pour une crise du logement et de l’abordabilité qu’ils n’ont pas créée », en plus de stigmatiser les communautés racisées.
L’ancienne ministre néo-démocrate Katrina Chen s’est dite « furieuse » et a rejeté l’idée de faire des immigrants des boucs émissaires. Elle a rappelé, dans un entretien avec The Globe and Mail, son propre parcours de travailleuse étrangère devenue citoyenne canadienne, plaidant pour « une compréhension accrue entre voisins » et dénonçant un discours qui « divise les nouveaux arrivants des citoyens canadiens ».
Harry Bains, ex-ministre du Travail (2017-2024), a reconnu que le programme fédéral souffrait de lacunes et que de nombreux abus avaient été rapportés. Toutefois, il a réfuté l’idée que les travailleurs étrangers soient responsables du chômage des jeunes, notant que ce taux a toujours été plus élevé que la moyenne. Selon lui, la présence de ces travailleurs résulte avant tout de la demande des employeurs incapables de recruter localement.
Les données sur le chômage et l’utilisation des services sociaux
Andrea Woo rapporte que selon Statistique Canada, le taux de chômage des 15-24 ans en Colombie-Britannique atteignait 16,6 % en mai 2025, en forte hausse par rapport à 10,5 % l’année précédente. Seule l’Alberta enregistrait un taux plus élevé (17,2 %).
Concernant l’utilisation des services sociaux, The Globe and Mail souligne que les témoignages sont nuancés. Les refuges interrogés indiquent que les nouveaux arrivants constituent une proportion marginale de leurs usagers. À Vancouver, First United n’accueillait qu’un seul immigrant au moment du reportage, ce qui est inhabituel. Union Gospel Mission estimait la proportion en deçà de 10 %. En revanche, les banques alimentaires font état d’une clientèle beaucoup plus marquée par l’immigration récente : 35 % des bénéficiaires de la Greater Vancouver Food Bank en 2024 étaient arrivés de l’étranger, et 61 % des nouveaux inscrits en 2025 vivaient au Canada depuis moins de deux ans. Le Surrey Food Bank estime que chaque mois, au minimum 45 % de ses clients sont réfugiés, immigrants ou étudiants internationaux.
Le bureau du premier ministre tente de calmer le jeu
Face à la controverse, le bureau de David Eby a rappelé ses déclarations complémentaires selon lesquelles « la force de la Colombie-Britannique réside dans sa diversité » et que la priorité demeure de protéger les travailleurs contre l’exploitation. Dans un message publié sur X (anciennement Twitter), M. Eby a insisté sur la nécessité d’une réforme fédérale : « Nous avons besoin d’un système d’immigration qui protège les travailleurs de l’exploitation et qui donne l’espoir à chacun de bâtir une bonne vie en Colombie-Britannique. »
Une ligne de fracture délicate pour les néo-démocrates
L’article d’Andrea Woo met en lumière une tension fondamentale au sein du NPD britanno-colombien : concilier la critique d’un programme fédéral jugé abusif et injuste avec la défense d’une vision inclusive et pro-immigration. Pour certains, M. Eby a ouvert une brèche qui pourrait fragiliser la cohésion interne de son parti et lui aliéner une partie de sa base militante.
Ce débat survient dans un contexte où les enjeux d’immigration, de logement et de coût de la vie dominent la scène politique canadienne, et où chaque mot des dirigeants provinciaux est scruté à la loupe.



