Le projet de GNL de Baie-Comeau passe sous contrôle autochtone et change d’envergure

L’un des plus importants projets énergétiques proposés au Québec depuis plusieurs années vient de franchir une étape majeure.

Nous apprenions ce lundi via un article de BOE Report que le mégaprojet de gaz naturel liquéfié développé par Marinvest Energy Canada à Baie-Comeau sera désormais porté conjointement avec Kino Aski Inc., une organisation dirigée par des Premières Nations, qui détiendra une participation majoritaire dans la société responsable de son développement.

Rebaptisé Kino Aski LNG, le projet pourrait produire jusqu’à 15 millions de tonnes de GNL par année destiné principalement à l’Europe, à partir de gaz naturel de l’Ouest canadien acheminé jusqu’à la Côte-Nord par pipeline puis liquéfié grâce à l’électricité québécoise.

L’annonce est particulièrement importante au Québec, où aucun projet comparable de GNL n’a réussi à franchir l’ensemble du processus politique et réglementaire au cours des dernières années. Le précédent le plus évident demeure GNL Québec, dont le projet Énergie Saguenay prévoyait lui aussi d’acheminer du gaz naturel de l’Ouest canadien jusqu’au Québec avant de le liquéfier pour l’exportation. Il visait une capacité d’environ 11 millions de tonnes par année.

Le gouvernement fédéral avait finalement rejeté Énergie Saguenay en 2022, après que Québec eut lui aussi fermé la porte au projet. Ottawa avait alors conclu que ses effets environnementaux négatifs importants n’étaient pas justifiés dans les circonstances, rendant impossible l’obtention des autorisations fédérales nécessaires.

Kino Aski LNG apparaît donc aujourd’hui comme un test majeur : le Québec est-il désormais prêt à accepter un projet de GNL d’une ampleur encore supérieure à celui qu’il avait refusé quelques années auparavant?

Le projet Marinvest prend une toute nouvelle dimension

Marinvest travaillait déjà depuis plusieurs mois à la création d’un important corridor gazier reliant l’Ouest canadien au port de Baie-Comeau.

Le projet prévoyait la construction d’un nouveau gazoduc entre le nord de l’Ontario et la Côte-Nord, où seraient installés des équipements de liquéfaction et un terminal maritime permettant l’exportation du GNL.

Jusqu’ici, Marinvest évoquait généralement une production pouvant atteindre environ 10 millions de tonnes par année, ce qui aurait déjà placé Baie-Comeau parmi les plus importants projets de GNL au pays.

L’annonce du 17 août augmente maintenant cette capacité potentielle à 15 millions de tonnes annuellement.

À cette échelle, Kino Aski LNG ne constituerait plus simplement un projet industriel important pour la Côte-Nord. Il deviendrait une infrastructure énergétique d’importance nationale permettant d’acheminer une partie substantielle de la production de gaz naturel de l’Ouest canadien vers un nouveau débouché atlantique.

Les promoteurs prévoient utiliser une combinaison d’infrastructures existantes et de nouvelles conduites afin de transporter le gaz provenant du bassin sédimentaire de l’Ouest canadien jusqu’à Baie-Comeau.

Le terminal profiterait ensuite de la proximité géographique du Québec avec l’Europe, l’un des principaux arguments économiques avancés depuis le début du développement du projet. L’Institut économique de Montréal soulignait d’ailleurs plus tôt cette année que Baie-Comeau possède un avantage géographique important pour desservir les terminaux européens comparativement aux installations de la côte Pacifique.

Les Premières Nations deviennent propriétaires majoritaires

Le changement le plus important annoncé lundi demeure toutefois la structure de propriété.

Kino Aski Inc. détiendra désormais la majorité de Kino Aski LNG Inc., tandis que Marinvest Energy Canada conservera une participation minoritaire.

Sous le leadership de la Nation atikamekw, Kino Aski souhaite rassembler une coalition de Premières Nations du Québec et de l’Ontario appelées à participer au financement, à la conception, à la construction, à la gouvernance et éventuellement à l’exploitation du corridor énergétique.

« Kino Aski LNG représente une occasion unique de démontrer que nos communautés peuvent être des partenaires économiques de premier plan tout en protégeant nos terres, nos valeurs et notre avenir », a déclaré Constant Awashish dans le communiqué annonçant le partenariat.

Il ne s’agit donc plus seulement pour les Premières Nations concernées de négocier des compensations ou des ententes sur les retombées d’un projet développé par une entreprise extérieure.

Elles en deviendraient les propriétaires majoritaires.

Cette différence est considérable.

Les communautés participantes pourraient recevoir directement une partie des revenus générés par une infrastructure appelée à fonctionner pendant plusieurs décennies, tout en participant aux décisions stratégiques concernant son développement.

Le modèle s’inscrit dans une tendance de plus en plus importante dans le secteur énergétique canadien. La Régie de l’énergie du Canada constatait déjà en février une croissance rapide de la participation financière autochtone dans les pipelines et les infrastructures de GNL.

En juillet, LNG Canada avait également annoncé une structure permettant à plusieurs Premières Nations d’acquérir une participation pouvant atteindre un milliard de dollars dans certaines infrastructures liées à l’expansion de son complexe de Kitimat.

Kino Aski LNG pousserait cependant cette logique encore plus loin en plaçant directement les Premières Nations en position majoritaire dans la société de développement.

Des retombées considérables pour le Québec

L’importance du projet apparaît également dans les retombées économiques annoncées.

Kino Aski et Marinvest estiment que sa construction pourrait générer des dizaines de milliers d’emplois à travers le Canada, tandis qu’environ 4 000 emplois permanents directs, indirects et induits seraient associés à son exploitation.

Environ la moitié des activités de construction et 60 % des activités liées à l’exploitation seraient concentrées au Québec.

Baie-Comeau se retrouverait au centre de cette nouvelle activité industrielle.

Le projet nécessiterait des investissements importants dans les infrastructures portuaires, la construction d’installations de liquéfaction et le développement de nouvelles activités maritimes. Le pipeline lui-même traverserait une vaste portion du territoire québécois avant d’atteindre la Côte-Nord.

À cela s’ajouteraient les retombées associées à une augmentation de la production de gaz naturel dans l’Ouest canadien, aux investissements nécessaires dans le réseau de transport et aux revenus générés par les exportations.

Il s’agit précisément du type de développement économique dont plusieurs Premières Nations cherchent désormais à devenir propriétaires plutôt que simples observatrices.

Les territoires autochtones du Canada contiennent ou sont traversés par une part importante des ressources naturelles et des infrastructures nécessaires à leur exploitation. Une participation financière directe dans ces projets peut donc représenter une source de revenus à très long terme pour les communautés qui choisissent de s’y associer.

Le précédent de GNL Québec plane toutefois sur Baie-Comeau

Rien ne garantit encore que Kino Aski LNG sera construit.

C’est probablement la question la plus importante entourant l’annonce de lundi.

Le projet reste à une étape préliminaire. Aucun processus réglementaire officiel n’a encore commencé et les promoteurs devront réaliser des études techniques, des évaluations environnementales et des consultations avec les communautés et détenteurs de droits concernés.

Surtout, le Québec possède un précédent récent particulièrement lourd.

Le projet Énergie Saguenay de GNL Québec était lui aussi conçu comme une importante infrastructure d’exportation permettant de transporter du gaz naturel de l’Ouest canadien vers les marchés internationaux.

Développé à partir de 2014, il prévoyait une usine de liquéfaction à Port Saguenay pouvant exporter 11 millions de tonnes de GNL par année.

Le projet avait fait l’objet d’un examen particulièrement intense du Bureau d’audiences publiques sur l’environnement avant d’être rejeté politiquement.

Quelques mois plus tard, Ottawa lui avait porté le coup final en refusant les autorisations fédérales requises.

Kino Aski LNG pourrait pourtant être encore plus imposant.

Sa capacité maximale annoncée de 15 millions de tonnes représente environ 36 % de plus que celle envisagée pour Énergie Saguenay.

La grande différence réside désormais dans le contexte.

L’Europe cherche des sources énergétiques plus sûres dans un environnement géopolitique beaucoup plus instable, Ottawa manifeste un intérêt renouvelé pour les infrastructures capables de diversifier les exportations canadiennes et, surtout, le projet serait maintenant contrôlé majoritairement par une coalition de Premières Nations.

Cela pourrait rendre politiquement beaucoup plus difficile de traiter Kino Aski LNG exactement comme GNL Québec.

Un véritable test pour la politique énergétique québécoise

Le développement de Kino Aski LNG place ainsi Québec devant une question qui dépasse largement Baie-Comeau.

Après avoir rejeté l’un des plus grands projets énergétiques privés proposés dans la province au début de la décennie, le gouvernement devra éventuellement déterminer s’il applique essentiellement la même logique à un nouveau projet de GNL ou si les changements économiques, géopolitiques et autochtones des dernières années justifient une approche différente.

Pour les Premières Nations participantes, l’enjeu est également considérable.

Kino Aski ne demande pas simplement qu’elles soient consultées au sujet du développement des ressources traversant leurs territoires. L’organisation propose qu’elles deviennent directement propriétaires de l’une des plus importantes infrastructures énergétiques envisagées au Québec depuis des années.

« Le Canada a l’occasion de devenir un partenaire énergétique fiable à long terme pour l’Europe. Avec Kino Aski LNG, les Premières Nations ne font pas seulement participer à cet avenir — nous contribuons à le façonner », affirme Constant Awashish.

C’est précisément ce qui rend l’annonce de lundi beaucoup plus importante qu’un simple changement de nom ou l’arrivée d’un nouveau partenaire.

Le projet Marinvest de Baie-Comeau vient de gagner en capacité, en poids politique et en légitimité autochtone, alors même que son avenir réglementaire demeure entièrement ouvert.

S’il franchit cette fois les obstacles qui avaient condamné GNL Québec, Kino Aski LNG pourrait devenir à la fois l’un des plus grands projets énergétiques québécois depuis longtemps et l’un des exemples les plus ambitieux au pays de création de richesse autochtone par la propriété directe d’infrastructures énergétiques.

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