Léandre St-Laurent est intervenant social auprès de jeunes ayant une déficience intellectuelle ou de l’autisme. De 2020 à 2022, il enseigne en adaptation scolaire. Il détient un baccalauréat en science politique et philosophie, et entreprend sa maîtrise en philosophie. Passionné de philosophie, de sciences sociales, de littérature et de cinéma, il collabore avec certaines revues et journaux, dont L’Action nationale.
De toute évidence, l’ordre international vit un chamboulement profond. Certains y voient le retour des États-Unis à leurs habitudes impériales les plus musclées. L’on en vient à comparer la chute de Nicolàs Maduro à celle de Saddam Hussein.
Cette comparaison ne permet pas de comprendre ce qui se joue. Cette intervention militaire au Venezuela n’est pas celle d’un gendarme du monde voulant moraliser celui qu’il attaque. Le gendarme américain s’astreint plutôt pragmatiquement à des objectifs impériaux plus restreints que ceux qu’il avait antérieurement. Ayant un horizon réaliste, il redouble d’ardeur.
L’ordre mondial d’hier
En 2003, les Américains étaient encore animés par leur pleine puissance. Le monde faisait l’expérience d’une anomalie historique : un seul pôle s’imposait à tous, nous enfermant dans l’hubris de celui qui pense pouvoir façonner le globe à sa guise.
L’effondrement des deux tours venait tout juste de nous faire sortir de cette époque où l’idée d’une « fin de l’histoire » était en vogue. Nous étions censés tous culminer vers la finalité d’une humanité qui psalmodie dans le libre marché, la démocratie libérale et les droits de la personne.
Tout acteur de la scène internationale qui ne se pliait à cet ordre mondial était écrasé. L’on tenta, en vain, d’humilier la Russie, malgré sa volonté initiale d’intégrer cet ordre. Elle se radicalisa. Pour un temps, la Chine joua le jeu, profitant de notre naïveté. Les États-Unis en vinrent à penser qu’il était non seulement possible de mater les petits joueurs récalcitrants, mais de les métamorphoser, d’en faire autre chose que ce que leur histoire profonde nous disait d’eux.
L’épopée proche-orientale agit comme le bégaiement d’un empire refusant le test réalité. Cette région du monde était perçue comme une page blanche, l’Irak comme objet d’un nation building démiurgique devant fonder un eldorado impérial. Le chaos en résulta.
Un rétrécissement concret
Le coup de force actuel n’est pas du même ordre. Il est le fruit d’un pouvoir impérial prenant acte d’un monde en transformation. Ce monde se désoccidentalise et se morcèle en sphères d’influence. Alors que l’Occident décline, autant en termes de richesses que d’ascendant culturel, les géants du « sud global » sont en pleine ascension. L’occident est amené à se réduire à sa taille réelle : plus ou moins 15% de l’humanité.
Dans ces conditions, l’empire américain ne peut plus être planétaire. Il se recroqueville. Il se blinde. Dans sa sphère d’influence, ou lorsque ses intérêts sont clairement menacés, il sécurise le contrôle des ressources et des aires géographiques lui ayant permis d’assurer le niveau de vie que les Occidentaux ont pris pour acquis, mais que le XXIe siècle pourrait très bien leur arracher.
Trump n’est que l’accélérateur de cette tendance.
La Stratégie de sécurité nationale américaine (NSS) de novembre 2025[1] assume explicitement ce virage. Elle rejette l’« idéalisme » libéral des dernières décennies pour lui préférer un « réalisme » assumé. Ses principes vont comme suit : une « définition ciblée de l’intérêt national », la « paix par la force », une « prédisposition au non-interventionnisme », un « réalisme flexible », la « primauté des nations », la « souveraineté et le respect », l’« équilibre de la puissance », une politique « pro-travailleurs américains » (plutôt que strictement pro-croissance), l’« équité » entre les nations, ainsi que la « compétence et le mérite ».
Ces principes suivent des « objectifs prioritaires » que constituent la fin de l’immigration de masse, la protection des droits et libertés des citoyens américains, une répartition du fardeau économico-politique de l’empire, un réalignement du jeu international et la sécurisation de son économie nationale.
Pour le reste, les autres puissances émergées peuvent bien gérer leur propre cour comme ils l’entendent. Pour sa part, le vieux continent ne sera protégé et chéri qu’à condition qu’il revienne à une Europe des nations, qu’il assume une certaine « grandeur européenne ». À ce jeu, la force prime.
La conséquence directe de ce rétrécissement impérial est l’internalisation d’une violence que l’on croyait éternellement lointaine. Au fond, les États-Unis reviennent à leurs fondamentaux. La destinée manifeste et la doctrine Monroe se réactualisent. Si les États-Unis ont toujours interdit aux puissances coloniales européennes de s’ingérer dans sa cour-arrière, la Chine et la Russie auront droit au même traitement.
De l’Argentine au Groenland, c’est « Donroe » qui prévaut.
Une violence chirurgicale
Cette violence, qui tend à être continentale, est davantage chirurgicale. La NSS privilégie une politique étrangère « musclée sans être faucon » et « restreinte sans être colombe ».
Les frappes au Venezuela ne semblent pas servir un véritable changement de régime. L’administration Trump priorise les « deals » avec la numéro deux du régime, Delcy Rodriguez, abandonnant sa collaboration avec la prix Nobel et opposante Maria Corina Machado.[2] L’on semble préférer le « transactionnalisme » ferme et la vassalisation des élites en place à une authentique débolivarisation. À moins d’un revirement, nous sommes à des années-lumière de l’occupation militaire de l’Irak et de la destruction intégrale du Baath, le parti-État d’Hussein.
Même lorsque le scalpel impérial sort du continent, il relève davantage de l’opération spéciale que de la guerre classique. Nous le voyons avec la « guerre des 12 jours », en Iran, et les frappes éparses contre Daech, tant au Proche-Orient qu’en Afrique.
L’exfiltration en mode Rambo de Maduro suit ce procédé.
Même si elle est chirurgicale, la violence impériale internalisée n’en est pas moins importante. Cible principale de son déploiement, l’Amérique latine a connu davantage de coups d’État, dans son histoire, que ne peuvent le compter les doigts de quatre paires de mains.
Historiquement, ce qui a épargné le Canada, ce sont les bons sentiments américains et l’hégémon anglais. Depuis belle lurette, ce dernier s’est transformé en fantôme du passé. Ce territoire n’a plus d’autre choix réaliste que de continuer d’assumer son destin d’intégration économique nord/sud avec les États-Unis.
Facteur d’ordre ou de chaos ?
Ce retranchement impérial sanctionne donc l’avènement d’un monde multipolaire. À termes, il n’est pas encore clair si cette transformation favorisera davantage l’ordre ou le chaos.
1) En faveur de l’ordre :
L’Occident collectif cesse d’agir en puissance morale voulant homogénéiser l’état des relations internationales. Les puissances non-occidentales se sentent alors moins menacées dans leur volonté de défendre leur propre conception dans leur propre sphère d’influence. Elles ont donc moins tendance à être réactives face à ce qu’elles perçoivent comme une menace existentielle.
L’Occident collectif agit désormais à la hauteur de ses moyens. Grand parleur, petit faiseur, il a eu tendance, ces dernières années, à défendre agressivement cet ordre, sans en avoir les capacités véritables ni le sens du sacrifice nécessaire. Les puissances lui étant hostiles se mirent donc à tester ses limites, sans cesse repoussées. Désormais, les règles du jeu sont claires : du moment que le « sud global » franchit la ligne de démarcation de la sphère d’influence et de l’intérêt national, la réponse étatsunienne sera impitoyable. Voici donc des acteurs qui parlent le même langage et qui peuvent se comprendre.
Plutôt qu’un ordre libéral artificiel qui ne pourra jamais être pleinement universel, l’humanité se divise en blocs, en respectant de véritables lignes de démarcation civilisationnelles. Les puissances émergées ont moins à craindre de voir leur différence mise à mal.
2) En faveur du chaos :
Le droit international est fragilisé. L’équilibre des rapports de force constitue le principal étalon de la stabilité internationale. Nous courons alors le risque d’avoir des difficultés à établir des normes communes nous permettant de traverser la tempête, lorsque l’humanité fait face à des déséquilibres.
N’ayant plus la même solidité de normes auxquelles s’accrocher, les petits acteurs de la scène internationale deviennent très vulnérables. Pour assurer leur sécurité, ils ont alors deux avenues. Soit ils se dotent de l’arme nucléaire, ce qui favoriserait la prolifération. Soit ils se joignent au pôle de puissance proximal, ce qui favorise les systèmes d’alliance. Au XXe siècle, ces systèmes ont dégénéré en Guerre mondiale.
Dans ce monde, le coup de force est payant. Les puissances faisant valoir leurs intérêts de la sorte pourraient être porté à continuer à exercer ce genre de pression, tant et aussi longtemps qu’une autre force ne les contraint pas à s’autolimiter. La force pose de telles limites, et moins les normes.
Pour le moment, si les officines occidentales et l’opinion publique de ces pays sentent un tapis glisser sous leurs pieds, ce n’est pas tant en raison de l’accélération évidente d’un chaos. C’est plutôt parce que, pour la premières fois, depuis 1945, elles sont forcées de sortir de leur cocon hermétique, pour face à ce que le reste de l’humanité n’a jamais cessé de subir : la dure réalité des relations internationales.
[1] The White House. (november 2025). National Security Strategy of the Unites States of America. Washington.
[2] L’équipe du Daily pour le New York Times résume assez bien les raisons ayant mené l’administration Trump à miser sur les franges modérées du chavisme, comme élément de stabilité pour la production pétrolifère : voir New York Times Podcasts, « Venezuela, After Maduro- The Daily », diffusé sur Youtube, le 6 janvier 2026. https://www.youtube.com/watch?v=gIqgcwCaXxU



