D’après un reportage de Shaun Walker publié par le Guardian, David Vigneault, ancien directeur du Service canadien du renseignement de sécurité, estime que les puissances hostiles ont déplacé leur terrain d’action vers les universités et les entreprises de haute technologie. Il y décrit une nouvelle réalité où les campus et les centres de recherche occidentaux sont désormais considérés comme des cibles privilégiées par les services de renseignement étrangers.
Vigneault affirme que le front de l’espionnage s’est transformé. L’enjeu ne consiste plus seulement à obtenir des informations gouvernementales, mais surtout à capter l’innovation scientifique et industrielle produite par le secteur privé, les laboratoires et les start-ups. Les tentatives à grande échelle menées par la Chine pour s’approprier des technologies émergentes en seraient, selon lui, la meilleure illustration.
Il évoque une stratégie structurée où se mêlent cyberattaques, infiltration d’agents et recrutement ciblé de membres du personnel universitaire. Les données ainsi dérobées sont analysées pour en extraire les applications militaires, qui sont ensuite intégrées dans les programmes d’armement chinois. À ses yeux, cette volonté d’appropriation remonte au choc provoqué à Pékin par la rapidité avec laquelle l’armée américaine a pris le contrôle de l’Irak en 2003, un événement qui aurait poussé la Chine à accélérer sa modernisation militaire et à miser sur la guerre asymétrique.
L’ancien directeur du renseignement canadien évoque également un glissement général dans les priorités des agences de sécurité occidentales. Après des décennies centrées sur la lutte antiterroriste, l’attention se porte désormais sur la rivalité entre grandes puissances, notamment la Chine et la Russie, capables de mettre en œuvre des opérations longues, discrètes et stratégiques.
Il rappelle aussi que les services canadiens ont conclu que la Chine avait tenté d’influencer deux élections fédérales, en 2019 et 2021, ce qui révèle selon lui à quel point la société entière doit prendre conscience des risques qui touchent non seulement la politique, mais également la recherche scientifique. Les méthodes d’approche des agents étrangers auprès d’universitaires varieraient du simple appât du gain à la manipulation idéologique, en passant par la naïveté de chercheurs peu sensibilisés aux enjeux de sécurité.
Ces constats justifient, selon lui, l’imposition d’évaluations de sécurité sur certains programmes universitaires financés par l’État, malgré les critiques de chercheurs craignant des obstacles à la collaboration internationale. Il rappelle que, dans le contexte actuel, personne ne peut faire de la recherche comme si elle était isolée du reste du monde.
Il reconnaît néanmoins le risque d’en venir à des soupçons généralisés dirigés contre des étudiants ou des chercheurs en raison de leur origine. Pour éviter toute dérive, il distingue clairement les actions d’un régime politique des individus : le problème, insiste-t-il, n’est pas la population d’origine chinoise, mais les stratégies du Parti communiste chinois. Plusieurs cas d’espionnage n’impliquent d’ailleurs aucune personne de descendance chinoise.
L’entretien aborde également la période précédant l’invasion russe de l’Ukraine en 2022. Le Canada, grâce à ses alliés américains et britanniques, avait alors accès à des renseignements extrêmement précis, ce qui rendait l’invasion presque certaine plusieurs semaines avant son déclenchement. Certains pays européens, dit-il, auraient manqué de lucidité en raison de leur forte dépendance au gaz russe, qui rendait inconfortable l’idée de préparer un scénario de crise.
Enfin, il invite le Canada à adopter une approche pragmatique face aux États-Unis, malgré les tensions commerciales récentes. Il estime essentiel d’identifier les domaines où la coopération demeure indispensable, tout en développant des capacités souveraines, notamment dans la maîtrise et la protection des données. Selon lui, disposer d’infrastructures infonuagiques nationales est devenu un impératif afin d’éviter que des lois étrangères puissent contraindre des entreprises à partager des données sensibles.
Cette mise en garde trace le portrait d’un monde où les universités, jadis sanctuaires du savoir ouvert, deviennent un champ de bataille géopolitique, et où la sécurité nationale se joue désormais autant dans les salles de classe et les laboratoires que dans les agences gouvernementales.



