Il existe dans le débat public canadien un angle mort persistant : la profonde incohérence de notre régime d’immigration lorsqu’il s’agit de personnes condamnées au criminel. Les gouvernements successifs — conservateurs comme libéraux — affirment vouloir protéger la population et défendre les principes d’un pays « fondé sur la primauté du droit ». Pourtant, dans la pratique, les mécanismes de déportation destinés à expulser les non-citoyens condamnés se transforment trop souvent en procédures interminables, parsemées d’exceptions, de suspensions, de réévaluations, et surtout, d’une indulgence systémique qui frôle l’absurde.
On en arrive à cette situation surréaliste où un simple citoyen canadien peut voir son quotidien bouleversé pour une infraction administrative ou un retard de paiement, pendant que des individus cumulant agressions sexuelles, violences conjugales, vols, armes prohibées ou conduite en état d’ivresse se voient accorder — encore et encore — des délais, des chances supplémentaires, voire des permissions explicites de demeurer au pays. Le contraste n’est pas seulement choquant : il révèle une hiérarchie implicite où la protection du public se trouve reléguée derrière des considérations bureaucratiques ou idéologiques dont personne n’assume vraiment la responsabilité.
Cette incohérence a fait réagir Jamie Sarkonak, journaliste au National Post, dans un billet publié le 26 novembre 2025 qui offre un exemple frappant — et accablant — de la manière dont le système canadien annule, retarde ou neutralise la déportation de criminels étrangers pourtant déclarés légalement inadmissibles.
Trois cas, un même système défaillant
Dans ce texte fouillé, Jamie Sarkonak, du National Post, documente trois cas récents où des criminels étrangers — condamnés, récidivistes, parfois violents — ont reçu la permission de demeurer au Canada malgré des antécédents lourds et des ordres de renvoi en bonne et due forme. Les faits qu’elle rapporte sont à la fois précis, publics et extrêmement révélateurs de la philosophie molle qui domine actuellement les tribunaux administratifs et une partie de l’appareil judiciaire.
1. L’homme ayant agressé et mis enceinte sa belle-sœur de 13 ans
Sarkonak raconte d’abord le cas d’un ressortissant jamaïcain arrivé au Canada comme résident permanent. Vers 22 ans, il a agressé sexuellement sa belle-sœur de 13 ans, la mettant enceinte. Il a été reconnu coupable en 2008 de contacts sexuels et condamné à cinq mois et demi d’emprisonnement.
Selon ce que rapporte la journaliste, une telle condamnation constitue normalement un motif clair d’« inadmissibilité pour criminalité grave », ce qui aurait dû mener à sa déportation rapide. Or, la réalité a été tout autre : sa déportation fut annulée. L’homme est demeuré au pays et a continué à commettre diverses infractions, dont des épisodes de violence conjugale.
En 2009, il reçoit une ordonnance de renvoi, mais elle est suspendue en appel en 2010 par l’adjudicatrice Hazelyn Ross, dont Sarkonak retrace la carrière — diplômée en droit de la Barbade, ex-avocate en politiques de relations raciales, puis nommée à un tribunal fédéral. Ross lui impose 16 conditions et lui laisse cinq ans pour démontrer sa « réhabilitation ». Il en violera six.
Cette décision, rappelle Sarkonak, fut prise sous un gouvernement conservateur, qui avait lui-même nommé plusieurs décideurs au sein du tribunal. Une précision importante : l’indulgence institutionnelle est transpartisane.
2. Ricky Ravikash Lal : un casier de 14 ans… et trois ans de plus au Canada
Deuxième cas rapporté : celui de Ricky Ravikash Lal, citoyen fidjien de 43 ans, dont le casier judiciaire s’étend de 2006 à 2020 et accumule une série d’infractions allant de l’entrave à la police à la conduite avec facultés affaiblies, en passant par des bris de conditions, un méfait de plus de 5000 $ et même la possession d’une arme à des fins dangereuses.
Jamie Sarkonak souligne que même si sa probabilité de réhabilitation a été jugée faible, l’adjudicateur Harold Shepherd (nommé en 2022) a décidé en juin dernier de suspendre sa déportation pour trois années supplémentaires, dans l’espoir que Lal « trouve enfin le chemin de la stabilité ».
3. Avinash Ryan Persaud : 13 vols qualifiés et 30 nouvelles accusations
En août, poursuit Sarkonak, l’adjudicatrice Catherine Gaudet (2022) a suspendu la déportation d’Avinash Ryan Persaud, ressortissant de Trinité-et-Tobago, condamné 13 fois pour vol qualifié depuis 2018. Pendant la procédure d’appel, il faisait face à 30 nouvelles accusations liées aux stupéfiants et aux armes.
Malgré un remords superficiel, souligne Sarkonak, Gaudet a estimé qu’un traitement de santé mentale, jamais véritablement entrepris par Persaud, pourrait « lui offrir une chance ».
4. Jacques Delgado Lazaro : un conducteur violent protégé par un argument procédural
Enfin, Sarkonak cite le cas du Philippin Jacques Delgado Lazaro, condamné pour diverses infractions en 2021 et connu pour avoir embouti une voiture de police de Toronto en 2023 alors qu’il violait ses conditions. Le juge John Norris, de la Cour fédérale, a suspendu sa déportation au motif que le renvoyer au pays pourrait compromettre ses démarches judiciaires en cours — et le replonger dans une dépendance aux drogues, risquée dans son pays d’origine.
Ce que révèle ce tableau : un système d’excuses plutôt qu’un système de protection
En analysant la tendance générale, Jamie Sarkonak décrit un système où la criminalité grave n’entraîne plus automatiquement la déportation, où juges et adjudicateurs recourent à des arguments de santé mentale, de difficultés familiales ou de risques hypothétiques à l’étranger pour suspendre les renvois, où la sécurité du public passe au second plan derrière une logique compassionnelle dépourvue de garde-fous, et où la Loi sur l’immigration demeure criblée d’échappatoires capables de repousser indéfiniment l’exécution d’un ordre de renvoi.
Sarkonak insiste sur un fait troublant : même quand la décision finale tombe, le public n’a pas le droit de savoir si la personne a réellement quitté le pays. L’Agence des services frontaliers du Canada considère cette information comme « privée ». Un criminel étranger peut littéralement ne pas se présenter à son vol, disparaître, et personne n’en est informé.
À partir de ces cas documentés, Sarkonak conclut que le Canada a remplacé les « lignes dures » nécessaires à tout État fonctionnel par des « nouilles de piscine flexibles », constamment repoussées par les avocats spécialisés en retards procéduraux.
Un pays vulnérable à ses propres illusions
Le texte de Jamie Sarkonak, publié par le National Post, est un portrait clinique d’un pays qui a perdu de vue le rôle fondamental de l’État — protéger sa population, surtout face à des individus qui n’ont aucun droit inconditionnel de demeurer ici.
Laisser subsister ces brèches, c’est envoyer un message limpide : les violations répétées du Code criminel n’entraînent pas de conséquences réelles pour les non-citoyens. C’est aussi accepter que le Canada devienne un refuge involontaire pour des délinquants incapables de se conformer aux règles les plus élémentaires d’une société libre et sécuritaire.
Comme le note Sarkonak, un pays déjà à capacité maximale, en crise du logement et en surcharge des services, n’a aucune justification morale ou administrative pour tolérer davantage la présence de criminels étrangers. Ce n’est ni du progressisme, ni de la compassion — seulement une forme de gestion publique qui refuse de choisir la sécurité collective plutôt que l’abstraction idéologique.



