Le Vérificateur général ouvre une enquête sur la filière des batteries : une gifle pour la CAQ, une confirmation pour les sceptiques

C’était inévitable. Après deux ans de critiques, de doutes et d’avertissements ignorés, le Vérificateur général du Québec (VGQ) annonce l’ouverture d’une enquête officielle sur l’ensemble des aides publiques consenties à la filière batterie, incluant le controversé projet d’usine suédoise en Montérégie. Cette démarche, réclamée depuis des mois par plusieurs observateurs — mais constamment repoussée par le gouvernement — représente un moment charnière dans ce feuilleton qui symbolise à lui seul les dérives de la transition énergétique à la sauce caquiste.

Une enquête sur les milliards engloutis

Dans un communiqué diffusé ce lundi 29 juillet, le bureau du VGQ confirme avoir reçu de nombreuses demandes citoyennes, politiques et médiatiques l’exhortant à se pencher sur l’« ensemble des programmes de soutien financier aux entreprises de la filière batterie ». Le projet Northvolt, au cœur des préoccupations, aurait déjà englouti plus de 710 millions de fonds publics sur les 2,9 milliards de dollars en subventions promises, sans compter les engagements indirects de la Caisse de dépôt.

Selon les données les plus récentes, le gouvernement québécois a injecté plus d’argent dans ce seul projet que dans certaines régions entières pour des infrastructures essentielles. À cela s’ajoute la consommation énergétique astronomique de l’usine projetée — l’équivalent de toute la ville de Longueuil —, dans un contexte où Hydro-Québec admet déjà ne plus pouvoir répondre à plus de la moitié des demandes industrielles de branchement.

Une saga que Québec Nouvelles documente depuis deux ans

Cette enquête du VGQ fait écho à une série d’articles publiés dès juin 2023 dans Québec Nouvelles, alors que les signaux d’alerte se multipliaient : surenchère des subventions face à l’Inflation Reduction Act américain, explosion des coûts par emploi créé, dépendance à la Chine pour les minéraux critiques, précarité énergétique aggravée, et absence de retombées garanties.

Dès l’été 2023, nous écrivions que :

« Toute la politique énergétique de ce gouvernement ressemble à un gros cercle vicieux qui ne profite qu’aux actionnaires du capitalisme vert. »

En septembre 2023, nous soulignions, à contre-courant du discours ambiant, que les objectifs de la transition énergétique étaient suspendus à des chaînes d’approvisionnement dominées par la Chine :

« Pour des années encore, les voitures électriques que nous construirons auront besoin de matériaux provenant de Chine, nous rendant davantage dépendants d’elle, à une époque où, au contraire, on devrait s’en méfier. »

Dès novembre 2023, bien avant la crise ouverte, nous identifions le cœur du problème comme une bulle spéculative créée artificiellement par un cadre réglementaire idéologique :

« Ce qu’on nous présente comme une fatalité est en fait le résultat de politiques réglementaires contraignantes qui forcent la construction en accéléré d’un parc industriel. »

Et à l’automne 2024, dans un texte de synthèse intitulé « Northvolt : un an à sonner l’alarme », nous avions documenté de manière exhaustive les retards, les incohérences, les signaux de marché défaillants et les pertes d’investissement imminentes, alors même que Peter Carlsson, PDG de Northvolt, reconnaissait avoir été « trop ambitieux » et que l’usine mère en Suède était en voie de faillite.

Nous rappelions aussi, preuves à l’appui, que la promesse d’un retour sur investissement rapide était illusoire, notamment en raison :

  1. Du ralentissement mondial des ventes de véhicules électriques ;
  2. De la chute du prix du lithium ;
  3. Des reculs dans les politiques de bannissement des moteurs thermiques chez nos partenaires commerciaux.

Une débâcle industrielle symptomatique d’une gouvernance précipitée

Northvolt n’est pas un cas isolé, mais l’emblème d’un modèle : celui d’une politique industrielle précipitée, idéologisée, qui sacrifie la prudence budgétaire, l’approvisionnement énergétique et la gouvernance rigoureuse au nom d’objectifs climatiques mal arrimés à la réalité.

Lion Électrique, Taïga Motors, EcoPro BM : tous ces projets annoncés en fanfare pour bâtir une « vallée de la transition » à Bécancour ont depuis été ralentis, suspendus ou en faillite technique, confirmant que le problème dépasse une seule entreprise. Même chez les géants comme Ford ou Volkswagen, les annonces d’usines électriques sont désormais gelées, les consommateurs se montrant sceptiques, les coûts de production explosant, et l’enthousiasme s’effritant.

Ironiquement, plusieurs de ces difficultés étaient prévisibles — et avaient été anticipées par les critiques — puisque la demande réelle n’a jamais suivi le rythme des incitatifs publics. Les gouvernements ont choisi de créer un vide industriel artificiel en légiférant contre les moteurs thermiques, puis de subventionner à perte les candidats à son remplissage. Une logique digne des économies dirigées… mais avec l’argent du contribuable.

Une occasion de rétablir la transparence

L’enquête du Vérificateur général, si elle est menée avec rigueur et sans influence politique, représente une rare opportunité de rétablir la transparence dans ce dossier, d’en mesurer les véritables coûts et d’évaluer si les critères de gouvernance, de rentabilité et de sécurité énergétique ont été respectés.

Elle permettra aussi, espérons-le, de mettre fin à la disqualification morale qui a frappé tous ceux — journalistes, analystes, citoyens — qui ont osé poser des questions. Car depuis deux ans, toute remise en question du projet Northvolt était immédiatement taxée de climato-scepticisme, de militantisme rétrograde, voire d’obscurantisme.

Et pourtant, ce sont ces voix critiques qui auront eu raison trop tôt. Le gouvernement caquiste a préféré voir en eux des empêcheurs de bétonner en rond, plutôt que de reconnaître la fragilité d’un pari industriel risqué, dans un contexte d’électricité rare, de technologies encore instables et de dépendance à des chaînes d’approvisionnement dominées par la Chine.

Une responsabilité politique

Il faudra tôt ou tard établir les responsabilités. Car les fonds investis dans Northvolt ne sont pas des abstractions budgétaires : ce sont des milliards qui ne seront pas investis dans les hôpitaux, les écoles, les barrages ou les PME locales, et qui risquent de s’envoler à jamais.

Et il ne faudra pas se contenter de sanctionner une entreprise étrangère qui aurait mal livré. Il faudra poser les bonnes questions à ceux qui ont signé ces chèques sans clauses de sortie suffisantes, sans évaluations de risque transparentes, et sans s’assurer de la compatibilité énergétique du projet avec les capacités du Québec.

Le Québec n’avait probablement pas besoin d’une nouvelle usine de batteries ; il avait besoin d’un plan énergétique cohérent. L’enquête du Vérificateur général ne sera peut-être qu’un début. Mais si elle est prise au sérieux, elle pourrait marquer le tournant tant attendu où le réalisme énergétique reprendra le pas sur les slogans. Pour cela, il faudra un courage politique qui, jusqu’ici, a cruellement manqué.

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