L’ère des grands festivals tire-t-elle à sa fin?

J’ai commencé à fréquenter les festivals au début des années 2000, alors que les passes de Festival d’été de Québec coûtaient 25 dollars, vendues directement dans la rue par des étudiants. C’était une autre époque : les files étaient courtes, les foules détendues, et la musique au centre de tout. On venait pour découvrir, mais aussi pour vivre un moment collectif. Il y avait alors une bande sonore de l’été, connue de tous, qu’on aime ou qu’on subisse. Ce n’est plus le cas aujourd’hui.

Le contraste est frappant quand on regarde ce qu’est devenu un événement comme Osheaga. L’édition 2025, qui vient de se conclure, s’est déroulée sans anicroche majeure, avec une organisation efficace, une météo clémente et 142 000 festivaliers sur trois jours. Pourtant, il est difficile d’ignorer la baisse d’achalandage — environ 5 000 billets de moins qu’en 2024 — et surtout, la perception grandissante d’un certain essoufflement. Sur les réseaux sociaux, les mêmes critiques reviennent année après année : programmation obscure, absence de têtes d’affiche véritablement rassembleuses, prix élevés, ambiance de vitrine plutôt que de fête. La question se pose avec de plus en plus d’insistance : les grands festivals de musique vivent-ils la fin d’un cycle?

Le déclin n’est pas brutal, mais structurel. Il ne tient pas à la qualité des spectacles ni à la compétence des organisateurs, mais à un phénomène plus large : la dislocation de la culture musicale partagée. Autrefois, un hit de l’été se diffusait partout : radio, télé, clubs, épiceries, événements publics. Il formait un référent commun, que tout le monde connaissait, même sans le vouloir. Aujourd’hui, la musique s’écoute dans des bulles algorithmiques individualisées. Une chanson peut accumuler des millions d’écoutes sans jamais franchir les frontières de sa niche.

C’est précisément ce qui mine le pouvoir fédérateur des festivals. Quand le public n’a plus de repères communs, il devient plus difficile de le réunir autour d’une programmation. Un artiste peut être une sensation sur TikTok, mais totalement inconnu d’une partie du public festivalier. Même les supposés « hits » de l’été — comme Headphones On d’Addison Rae, citée par certains médias en 2025 — peuvent passer complètement inaperçus pour une majorité de gens. Résultat : l’expérience des festivals devient moins une célébration collective qu’un parcours personnel dans une offre éclatée.

Cette fragmentation se traduit aussi dans l’évolution du rôle des festivals eux-mêmes. Ceux-ci compensent l’absence d’unité musicale par une multiplication des expériences annexes : installations immersives, espaces gastronomiques, zones photogéniques, marchandisage de prestige. La musique reste centrale, mais elle n’est plus suffisante. Elle ne peut plus, à elle seule, justifier la mobilisation massive qu’exige un grand événement extérieur. D’où l’impression que certains festivals tiennent davantage d’un parc thématique que d’un rassemblement culturel.

On observe par ailleurs une montée en importance des têtes d’affiches nostalgiques — Green Day, Foo Fighters, Avril Lavigne, Offspring — qui reviennent année après année comme des valeurs sûres. Leur présence rassure un public en quête de repères, mais souligne aussi le fait que peu de nouveaux artistes parviennent à percer largement. C’est moins un problème de qualité que de visibilité. L’écosystème numérique favorise l’atomisation des trajectoires, et l’émergence de figures véritablement transversales devient de plus en plus rare.

Cela ne signifie pas que les festivals sont appelés à disparaître, mais leur fonction va certainement évoluer. Ils ne seront plus des vitrines du présent musical global, mais des événements spécialisés, nostalgiques ou expérientiels. On peut déjà observer cette tendance dans les festivals à vocation thématique, ou dans ceux qui misent davantage sur l’atmosphère que sur la programmation. Le modèle unique du festival de masse généraliste, capable de rallier des dizaines de milliers de personnes autour d’une programmation musicale éclectique et fédératrice, semble en voie de disparition.

En ce sens, Osheaga 2025 n’est pas un échec, mais un indicateur. Le succès logistique ne suffit plus à masquer une désaffection culturelle sous-jacente. Le festival continue, les foules sont encore là, mais le sentiment d’un événement musical incontournable s’effrite. Il ne s’agit pas d’une crise ponctuelle, mais d’un lent glissement vers autre chose. Reste à savoir si les grands festivals sauront se réinventer… ou s’ils deviendront les reliques d’une époque révolue.

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