Réflexion personnelle sur les malentendus historiques et les conditions d’un dialogue retrouvé
Mandana Javan est physicienne, essayiste et militante pour la laïcité et les droits des femmes. D’origine iranienne, elle vit au Québec depuis plus de vingt-cinq ans. Son parcours d’immigrante engagée lui inspire une réflexion profonde sur la mémoire, la liberté et l’émancipation des peuples.
Cela fait des mois que je réfléchis à ce sujet. Hier encore, j’ai vu un extrait d’entrevue de M. Gilles Duceppe, où il revenait sur la fameuse phrase de Jacques Parizeau : « Nous avons perdu à cause de l’argent et du vote ethnique. »
Je crois qu’il est temps de revisiter cette phrase, sans colère ni tabou, mais avec une lucidité que seule la distance du temps permet.
Depuis plus de vingt ans, j’observe le rapport complexe entre les immigrants et l’idée d’indépendance. Je suis moi-même issue de l’immigration, et j’ai vu de près comment, dès leur arrivée, les nouveaux arrivants — qu’ils soient francophones ou allophones — sont enveloppés d’un discours fédéral omniprésent. Ce discours façonne leur perception du Québec avant même qu’ils aient eu la chance de le connaître.
Le gouvernement fédéral, depuis les années 1980, a déployé un récit d’une habileté redoutable : celui d’un Canada bienveillant, ouvert et multiculturel, face à un Québec présenté comme fermé, défensif et ethno-nationaliste. Ce contraste n’était pas innocent : il a servi à justifier le rôle paternaliste d’Ottawa, tout en consolidant sa légitimité auprès des communautés immigrantes/ethniques.
Et ce récit a fonctionné.
Pendant que le Québec se débattait dans ses questionnements identitaires, Ottawa a su offrir aux nouveaux arrivants un message simple et séduisant : « Ici, vous serez protégés. » Ce Canada protecteur et rassurant, s’est imposé dans l’imaginaire collectif de plusieurs générations d’immigrants.
Mais ce mythe a un prix : il a gelé, fossilisé une méfiance envers le projet souverainiste, souvent perçu — à tort — comme un repli sur soi.
Cette vision contraste pourtant avec la réalité historique. Le Canada anglais n’a jamais été le paradis d’ouverture qu’on a voulu faire croire. On oublie trop souvent les racines orangistes d’Ottawa, la présence du Ku Klux Klan dans certaines provinces jusque dans les années 1930, et les lois anti-francophones qui ont frappé les Canadiens français de l’Ontario au Manitoba. Dans plusieurs provinces, le français fut même interdit dans les écoles, y compris dans des pensionnats autochtones. Le Canada a longtemps pratiqué un colonialisme intérieur qu’il continue, sous d’autres formes, à exercer aujourd’hui.
Cette asymétrie du récit a façonné la perception des nouveaux arrivants. En arrivant ici, beaucoup passent par des organismes communautaires responsables de la francisation et de l’intégration financés par Ottawa et la ville de Montréal. Ces structures, tout en offrant des services, diffusent subtilement une vision politique : celle d’un Canada où la diversité multiculturaliste est protégée par le centre fédéral, contre les risques d’un Québec méfiant.
Pendant que le Québec était présenté comme un peuple revendicateur, Ottawa se posait en garant des minorités. Mais dans les faits, il consolidait surtout son pouvoir sur les peuples francophones et autochtones.
Le multiculturalisme instauré par Pierre Elliott Trudeau en 1971 repose sur une logique habile, mais dangereuse : celle de la tribalisation des identités, le multiculturalisme. Chaque communauté est encouragée à se percevoir comme une entité distincte, dépendante de l’État fédéral pour sa reconnaissance et ses privilèges. Résultat : le corps social québécois s’est fragmenté, et la construction d’un nous commun est devenue plus difficile.
Sur le plan économique, une autre barrière s’est dressée. Beaucoup d’immigrants venus s’établir au Québec l’ont fait d’abord pour des raisons économiques. Le discours indépendantiste des années 1970 à 2000, marqué par un fort étatisme et une proximité idéologique avec la social-démocratie, a effrayé ceux qui cherchaient à entreprendre, à bâtir, à s’émanciper financièrement.
Les libéraux fédéralistes ont bien su exploiter cette crainte, dépeignant l’indépendance comme un projet quasi collectiviste : un Cuba du Nord où les impôts atteindraient 70 %. Et aujourd’hui encore, le Québec solidaire — pourtant indépendantistes en parole — alimentent cette image en associant souveraineté et idéologie utopique de l’extrême gauche marxiste.
Pourtant, si l’indépendance était présentée comme le projet d’un pays libre, fondé sur la méritocratie, la responsabilité et la liberté économique, plusieurs immigrants s’y reconnaîtraient. Car beaucoup d’entre nous ont fui des pays où la liberté individuelle était niée ; ils comprendraient profondément le sens du mot émancipation.
René Lévesque lui-même portait cette vision. Humaniste avant tout, il voyait dans l’indépendance une manière pour un peuple — pluriel, francophone et ouvert — de se gouverner lui-même. Gérald Godin, poète et ministre, parlait d’un nationalisme d’intégration fondé sur la langue et la culture partagée, non sur les origines. Mais ce message s’est souvent perdu dans le brouillard des caricatures fédéralistes.
Enfin, il faut parler du poids de la mémoire.
Dans les années 1960 à 1980, plusieurs communautés — italienne, grecque, juive, arménienne — ont regardé le projet souverainiste avec méfiance. L’affaire de Saint-Léonard, où la question linguistique avait provoqué des affrontements, a laissé des traces profondes. Beaucoup ont vu dans la loi 101 une menace à leur langue ou à leur foi. Cette peur était d’autant plus vive que ces communautés portaient déjà leurs propres blessures historiques : ségrégation et discriminations qui ont été subies avant la commission Parent.
Ottawa a su exploiter cette peur.
Mais les temps changent. Depuis quelques années, un glissement s’opère. L’État fédéral, sous couvert de multiculturalisme, tend à favoriser certains groupes de pression politico-religieux, les lobbyistes islamistes, souvent plus riches, plus organisés et plus bruyants. Cette partialité, visible depuis le règne de Justin Trudeau, a suscité de nouvelles inquiétudes — surtout après les événements du 7 octobre 2023 et la montée des tensions antisemitistes.
Aujourd’hui, une nouvelle conscience émerge : celle d’un front commun possible entre Québécois francophones, Juifs, Italiens, Grecs et d’autres communautés qui partagent une même inquiétude face à la fragilité de la laïcité et de la liberté de conscience. Pour la première fois depuis les années 1980, un terrain de dialogue redevient possible.
Mais ce dialogue exige humilité et honnêteté.
Les Québécois de souche doivent reconnaître les blessures du passé et comprendre que la méfiance n’est pas née du mépris, mais de la peur. Les ethnies ou les Québécois issus de l’immigration, eux, doivent revisiter les récits hérités d’Ottawa, oser les questionner, et voir le Québec non comme un repli, mais comme un projet d’avenir.
Si nous parvenons à reconstruire ce dialogue — à parler à la fois à notre mémoire et à notre avenir — alors, peut-être, pourrons-nous transformer la méfiance en confiance, et l’indépendance en horizon commun.



